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du ive siècle, si militants, ils présentent presque la même opposition que les penseurs anglais du xviie siècle et les philosophes français du xviiie.

Dans un tableau aussi complet de la pensée des Hellènes, la fameuse question de l’origine, indigène ou étrangère, de la philosophie grecque, ne pouvait guère être tout à fait négligée. Après Ed. Zeller, M. Lange l’a traitée avec une discrétion qu’on ne peut qu’approuver dans l’état actuel de la science. Un fait qui témoigne bien plus de l’influence de l’Orient sur les commencements de la culture hellénique que tous les voyages plus ou moins légendaires des philosophes grecs, c’est que l’esprit scientifique s’est éveillé en Ionie, à l’est du monde grec, dans des cités en rapport avec l’Égypte, la Phénicie, l’Assyrie et la Perse. Que, dans le domaine de la mathématique, de l’astronomie en particulier, — pour ne rien dire ici des arts et de la civilisation matérielle, — ces nations eussent sur les Hellènes une avance de longs siècles, personne ne le conteste plus. Et cependant, en dépit de toutes ces influences croisées, la philosophie grecque n’est pas moins originale que l’art grec. C’est que les matériaux d’une science ne sont pas la science. Toutes les observations sidérales des Chaldéens n’ont jamais constitué une astronomie. Les germes féconds du savoir humain qui, de divers côtés, furent portés en Grèce, y rencontrèrent un sol propice ; ils s’y développèrent avec une vigueur incomparable, en une végétation géante. N’est-ce pas précisément dans la mathématique, dont les Hellènes avaient reçu du dehors les premiers éléments, qu’ils ont dépassé tous les peuples anciens ? Les spéculations sur l’origine et la substance de l’univers ne pouvaient prétendre à la solidité durable des résultats obtenus dans cet ordre de science. La même méthode, appliquée à des faits si différents, devait conduire ici à des progrès certains, là à des errements sans fin. Après les admirables conquêtes des mathématiques au dix-septième siècle, l’influence de cette discipline sur les systèmes de Descartes, de Spinoza et de Leibniz a eu un effet analogue : ces systèmes ont eu du moins le mérite de délivrer le monde moderne des chaînes de la scolastique. En Grèce aussi, les cosmogonies philosophiques et les explications naturalistes de l’univers ont dissipé les nuages mystiques qui planaient à l’origine sur le chaos et introduit dans le domaine propre de la raison et de l’observation des faits et des idées jusqu’alors abandonnés aux prêtres et aux poètes. L’origine de cette grande évolution de l’esprit humain doit être cherchée dans la contemplation réfléchie des réalités de l’univers, ou de ce qui paraît tel, non dans l’observation stérile d’un moi qu’on écoute vivre et penser. Pour tous les vieux