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Page:Revue philosophique de la France et de l’étranger, tome I, 1876.djvu/460

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soin d’une religion : c’est la seule part d’idéal qui est faite aux simples et aux malheureux. La plèbe de Milet, de Samos ou d’Athènes croyait infiniment moins aux dieux de l’Olympe, avec leur savante hiérarchie, qu’aux divinités locales et nationales, aux bons vieux dieux de la cité, voire de tel ou tel quartier, dont elle vénérait les images exposées au fond des antiques sanctuaires. Celles-ci n’étaient point de magnifiques œuvres d’art, des dieux d’or et d’ivoire, comme on en vit plus tard : c’étaient souvent de grossières idoles enfumées, des pieux de bois informes et à peine équarris, sortes de fétiches monstrueux. A coup sûr, les adorateurs de tels dieux n’étaient pas de fins sceptiques. La populace crédule, fanatisée par des prêtres non moins superstitieux, en possession d une tradition sacrée et de privilèges dans la cité, faisait bonne garde autour des sanctuaires. Presque tous les libres esprits, Protagoras, Anaxagore, Aristote, Stilpon, Théophraste, Théodore l’Athée, et sans doute Diogène d’Apollonie, sans parler de Socrate, qui but la .ciguë, du poète Diagoras de Melos, dont la tête fut mise à prix, d Eschyle, d’Euripide, etc., ont été persécutés ou exilés comme convaincus d’impiété. Il y avait une orthodoxie religieuse dans l’Athènes de Périclès comme dans le Paris de Voltaire, et, bien des siècles avant qu’on brûlât sur les marches du Palais les écrits des philosophes du dix- huitième siècle, on brûlait sur l’agora d’Athènes les livres de Prota- goras.

Sans doute il faisait meilleur vivre au sein des opulentes cités ioniennes des côtes de l’Asie-Mineure ou dans les colonies doriennes de la Sicile et de l’Itahe méridionale. Le commerce et les alliances politiques avec les vieilles monarchies de la Lydie et de la Phrygie, toutes pénétrées des usages et des mœurs des grands empires de la Mésopotamie, avaient de bonne heure initié les Ioniens à toute sorte de ratfînements de pensée et de pohtesse. Chez les riches marchands grecs de Milet, d’Ephèse ou de Samos, dans la bourgeoisie élevée d’où sortirent Thalès , Anaximandre, Héraclite, Pythagore, on était volontiers sceptique, d’une ironie enjouée et fine, à l’endroit des croyances religieuses du vulgaire. On voyageait beaucoup dans tout ce monde grec des îles; à parcourir la terre, à visiter l’Egypte et les pays de l’Euphrate et du Tigre, on se formait le jugement, on acquérait cette conviction, — qui bouleversa tant d’âmes à l’époque des croisades, — qu’il y a sur la terre une multitude de religions, une grande variété de mœurs, toutes également fondées en apparence, si bien que très-probablement aucune n’est vraie. D’ailleurs nul es- prit de propagande ni de prosélytisme chez ces libres-penseurs ioniens du vi^ siècle. Comparés aux philosophes athéniens du v« et

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