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de ces formes comme les différents états fondamentaux de la substance universelle, et l’eau, l’air, le feu et la terre furent tour à tour regardés par Thalès, Anaximène, Heraclite, Empédocle, comme le principe des choses. Un instinct sûr et vraiment merveilleux, une tendance invincible les porta tous à expliquer le monde par les propriétés de la matière éternelle et par les lois qui en résultent. La recherche et la constatation de ces lois devaient être surtout l’œuvre des philosophes pythagoriciens établis dans la Sicile et l’Italie méridionale. Ces mathématiciens, ivres du rhythme universel, ne virent dans la nature que nombre et mesure. Graves et pensifs, religieux et purs comme des brahmes, ils écoutaient en silence et notaient l’harmonie des sphères.

Que les tentatives des Grecs du vie et du ve siècles pour comprendre et expliquer le monde, toutes fondées sur l’observation générale des phénomènes naturels, loin d’avoir été stériles et inutiles, aient au contraire été précieuses et fécondes pour l’avenir, c’est ce qu’aucune personne instruite n’essaiera de nier. Bien que restée étrangère à l’idée proprement dite de la combinaison, la doctrine atomique, que nous exposerons bientôt avec quelque détail, représente tout un côté de nos théories moléculaires avec une netteté que l’on n’a guère surpassée[1]. La doctrine des quatre éléments, qui, pendant plus de deux mille ans, a régné à peu près sans rivale dans toutes les parties du monde civilisé, cette doctrine fameuse qu’Empédocle avait enseignée avant Aristote, la science constate qu’elle s’est rapprochée avec le temps des opinions modernes de la chimie sur la combinaison et sur la formation des corps composés. Enfin, il n’y a pas jusqu’aux éléments premiers et similaires d’Anaxagore, aux homœoméries, où un éminent chimiste de notre époque n’ait reconnu les « germes confus des idées actuelles sur la constitution des corps et sur celle des principes immédiats[2]. » Il ne faut pas craindre de l’affirmer, au ve siècle avant l’ère chrétienne, nos idées générales sur la nature étaient nées en Grèce, les principes fondamentaux de nos sciences étaient connus, notre conception actuelle du monde avait été entrevue.

Personne n’a mieux compris que Lange cette première évolution scientifique du génie grec et ce qu’on pourrait appeler les temps

  1. Marcellin Berthelot, Chimie organique fondée sur la synthèse. I, xxxv et suiv.
  2. Ibid., p. xxxv. « Au moyen de ces éléments (les quatre éléments d’Empédocle), de ces atomes, de ces parties homogènes (les homéoméries d’Anaxagore), les premiers philosophes naturalistes s’efforçaient de comprendre et d’expliquer l’univers, non sans exciter la surprise des métaphysiciens qui poursuivaient par la logique pure la recherche des causes premières. »