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nos principales émotions. Ici nous aimons, ce qui nous arrive quelquefois, à nous rencontrer avec lui. Dans une revue savante et dans une ingénieuse, sinon bien rigoureuse, classification des systèmes des anciens et des modernes sur la sensibilité, il nous fait connaître pour la première fois, ou bien il tire de l’oubli, plusieurs auteurs étrangers, et même français, qui méritaient de ne pas demeurer inconnus. Il partage ces systèmes entre quatre grandes classes. Dans la première, qui nous semble la plus artificielle des quatre, il place les théories de ceux qui, à l’exemple d’Épicure, auraient fait dépendre uniquement du désir et de la volonté le plaisir et la douleur. Selon ces philosophes, le plaisir serait tout entier dans la suppression de l’obstacle à l’accomplissement du désir, le plaisir serait purement négatif tandis que la peine seule est positive. Le grand précepte de cette école ne sera donc pas de chercher le plaisir, mais d’éviter la douleur. M. Dumont croit apercevoir les traces et les suites de cette sombre et mélancolique doctrine, non-seulement dans Épicure et son école, où, suivant nous, elle n’apparaît guère, mais dans un certain nombre d’auteurs modernes, tels que Cardan, Montaigne, Kant et d’autres encore, qui, frappés des misères de la vie humaine, n’ont voulu voir dans le plaisir que la cessation de la douleur. Enfin, ce pessimisme, selon lui, arriverait à son dernier terme dans les modernes Bouddhistes de l’Allemagne, dans Schopenhauer et Hartmann. Nous lui laissons toute la responsabilité de ce rapprochement fort inattendu entre Schopenhauer et Épicure.

Vient ensuite une autre classe de théories qui font dépendre le plaisir et la douleur, non plus du désir et de la volonté, mais de la connaissance et d’un jugement soit sur la perfection des objets extérieurs, soit sur notre propre perfection. Ainsi Wolf rattache le plaisir et la peine à la connaissance confuse de la perfection ou de l’imperfection des objets. À la suite de Wolf, M. Dumont nous cite tout un groupe de penseurs et de théoriciens de l’art qui semblent avoir eu le même sentiment. D’autres, qui forment une subdivision dans cette même classe, ont rattaché la sensibilité à des jugements portés sur nous-mêmes, sur notre propre perfection, et non sur les qualités des objets extérieurs. L’auteur donne à cette théorie le nom fort aventuré de théorie cartésienne, parce qu’il est arrivé à Descartes, dans ses lettres à la princesse Elisabeth, plutôt à notre avis, avec une intention morale, que pour établir un système, de faire dépendre notre contentement du témoignage intérieur que nous avons quelque perfection.

De ces deux classes de systèmes, évidemment incomplets et insuffisants, il passe à d’autres moins superficiels, ou moins exclusifs, qui font dériver le plaisir et la douleur, non plus seulement de telle