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Page:Revue philosophique de la France et de l’étranger, tome I, 1876.djvu/426

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suprême pour les déshérités de ce monde, une égalité indestructible de tous les hommes devant la valeur morale. Bien plus, si la connaissance parfaite du contenu de la loi morale était la condition de la vertu, qui d’entre nous y pourrait prétendre ? Qui d’entre nous, en effet, à moins d’être aveuglé par le fanatisme ou par la présomption, peut, en présence de la difficulté du problème et de la diversité des opinions, ériger en vérité absolue, dans tous ses détails, la loi morale telle qu’il la conçoit ? Une chose est hors de doute : ce qui est obligatoire doit être possible. Il serait souverainement inique de nous imputer à faute la violation d’une loi inconnue de nous ; et pourrait-il encore être question de morale, si l’auteur du monde était un être injuste ? Ce n’est donc pas à un modèle extérieur à nous qu’il faut comparer nos déterminations pour savoir si elles sont bonnes moralement : c’est dans la conscience de chaque homme que se trouve la mesure de son mérite ou de son démérite. On a bien fait quand on a cru bien faire : la bonne volonté est ce qui nous justifie. Quant on ferait ce qui est réputé le bien, si l’on agit contre sa conscience, on est moralement coupable. (V. p. 92, sq.). L’intention est donc elle seule l’élément moral de l’action ; et par intention l’on entend ici, au sens strict du mot, le côté formel de la volition, à l’exclusion du côté matériel, c’est-à-dire l’esprit dans lequel elle est formée, et non la fin ou les moyens qu’elle a pour objets.

Quelle est enfin la forme que doit revêtir la volition pour être moralement bonne ? Dans quel cas la conscience prononce-t-elle que nous avons voulu le bien ? Si nous nous interrogeons avec une entière bonne foi, nous reconnaîtrons que l’intention morale présente invariablement deux caractères précis : le désintéressement et l’effort. Nous n’entrons dans la sphère de la moralité qu’autant que nous perdons plus ou moins de vue le profit que nous pouvons retirer de nos actes ; et nous ne réalisons jusqu’au bout une intention morale et méritoire, qu’autant que notre désintéressement n’est pas une simple idée, mais une victoire effective sur les penchants contraires. Plus sont nombreuses et puissantes les tentations dont nous sommes environnés, plus sont violentes en nous-mêmes les passions mauvaises et les convoitises égoïstes ; et plus la victoire est belle et méritoire, parce qu’elle a réclamé de notre part une plus grande énergie.

Si donc la conscience ne nous révèle pas toujours clairement ce que nous devons vouloir, elle nous dit, une fois pour toutes, comment nous devons vouloir ; et ce principe merveilleux qui communique à tout ce qu’il touche le caractère de l’excellence morale, n’est autre que l’effort énergique d’une volonté désintéressée, aux prises avec les mille formes de l’égoïsme.

II. Et maintenant quelle est la loi du progrès ? Se produit-il nécessairement, en vertu de la nature même des choses ou en vertu d’une action providentielle ?

Puisque l’élément moral, condition première du progrès, n’est autre que l’initiative du libre arbitre, il ne peut être question d’une nécessité