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il pense seulement que partout et toujours, les mêmes circonstances étant données, les mêmes faits se produiront suivant les mêmes rapports. Il conclut, il est vrai, du particulier au général, mais le procédé par lequel il étend à tout le temps et à tout l’espace le résultat de l’expérience présente ne l’introduit pas dans une région d’existences supérieures aux existences phénoménales. L’induction élargit notre connaissance, en ce sens qu’elle nous permet de voir par la pensée des événements qui ne sont pas encore ou dont nous ne pouvons pas être les témoins ; mais elle n’atteint pas ce qui ne saurait être, soit pour nous, soit pour d’autres, l’objet d’aucune expérience. Elle ne peut donc nous autoriser, ni à plus forte raison nous contraindre à doubler les choses sensibles d’essences supra- sensibles qui les régiraient mystérieusement.

D’ailleurs, une telle solution, loin de résoudre le problème, en engendre de nouveaux. Les types ont pour fonction d’expliquer la présence de formes semblables chez un nombre infini d’individus. Mais ils constituent, eux aussi, une multiplicité, qui pas plus que la multiplicité sensible, n’a en elle-même sa raison d’exister. Il faut donc, sous peine d’inconséquence logique, les expliquer en les rapportant à des types plus généraux, et ainsi de suite, jusqu’au type vraiment universel, unité dernière de toutes les multiplicités intelligibles et sensibles échelonnées au-dessous de lui jusque dans l’infinie dispersion de l’espace. Mais en gravissant tous les degrés qui conduisent à l’être pur et simple, s’élève-t-on vraiment de raison en raison ? Pour passer des représentations individuelles à l’espèce, il faut éliminer les caractères différentiels de chacune d’elles ; la notion de l’espèce renferme donc moins de réalité concrète que les images des individus. Pour passer des espèces au genre qui les contient, il faut opérer une élimination semblable ; il en est de même à chaque passage d’un groupe inférieur à un groupe supérieur ; à chaque stade du progrès on laisse derrière soi une certaine somme de réalité ; on procède par voie d’appauvrissement, et l’on tend ainsi, non pas vers la réalité la plus riche, mais vers le néant. Comment comprendre alors que les notions les plus élevées en généralité soient les raisons des notions subordonnées ? Si l’on a pu dire avec vérité, que le genre est indispensable aux espèces, cela signifie qu’à une somme de caractères généraux s’unissent des caractères moins généraux qui les spécifient ; mais on ne saurait entendre par cette formule que le genre porte en lui-même la cause de cette addition. Aussi que l’on prenne l’une de ces notions générales, et jamais on n’en fera sortir par voie de transformation analytique les notions moins étendues. Par conséquent, à mesure qu’on s’élève dans la