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Page:Revue philosophique de la France et de l’étranger, tome I, 1876.djvu/383

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perpétuels appels au sens commun, si elle n’eût cru devoir y ajouter ses judicieuses discussions et ses fines analyses sur certaines facultés de l’esprit humain, telles que la perception externe, la mémoire, l’imagination, l’association des idées, les penchants, la liberté. Quant aux problèmes de l’origine des idées, elle s’est abstenue d’y toucher. Dans cette longue et intéressante étude de nos diverses facultés à laquelle est consacré l’ouvrage de Reid, on l’entend parler souvent de vérités et de principes qui ne semblent pas d’une réduction facile à l’expérience ; mais on ne voit pas qu’il les attribue à une faculté spéciale, distincte, sinon indépendante de l’expérience. Le mot raison qui revient souvent sous sa plume ne semble pas être pris dans un sens moins général et moins vague que le sens vulgaire. Est-ce la faculté des principes, des principes nécessaires et contingents à la fois ? Est-ce seulement la faculté des premiers ? Reid ne s’est expliqué sur aucune de ces questions, dans la crainte sans doute de rouvrir le débat sur le problème compromettant de l’origine des idées.

Déjà avant Reid, le père Buffier avait maintenu les principes, au nom du sens commun, sans s’expliquer du reste beaucoup plus catégoriquement, dans son traité des premières vérités. Lui aussi avait défini le sens commun à peu près dans les mêmes termes que le philosophe écossais : « la disposition que la nature a mise dans tous les hommes pour leur faire porter, à tous, un jugement commun et uniforme sur des objets différents du sentiment intime de leur propre perception, jugement qui n’est point la conséquence d’un jugement antérieur. » Ces vérités premières sont universelles et nécessaires. Les exemples qu’il en donne montrent qu’il confond sous ce nom de vérités premières certains principes évidents de démonstration sans lesquels aucune proposition ne saurait être démontrée avec des croyances généralement admises, mais qui n’ont pourtant ni la même évidence ni la même nécessité, puisqu’elles sont sujettes à démonstration. Ainsi la croyance à l’existence du non-moi, la croyance à la distinction de l’intelligence et de la matière, la croyance à la cause intelligente de l’Univers. C’est sans doute le mot sens commun qui engendre cette confusion, en signifiant à la fois les idées simples, principe de toute démonstration, et les croyances générales de l’esprit humain. Reid est tombé dans la même équivoque, peut-être à l’exemple du père Buffier pour la philosophie duquel il avait une estime toute particulière.

Mais avant le père Buffier et Reid, Leibniz avait opposé à l’empirisme de Locke, non l’autorité du sens commun, mais le principe même de l’innéité de l’esprit humain, principe dont la formule est si connue : nihil est in intellectu quod non fuerit in sensu, nisi ipse intel-