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Page:Revue philosophique de la France et de l’étranger, tome I, 1876.djvu/376

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idées, à la vigueur logique des conclusions, de même, qu’on a pu reconnaître l’esprit anglais à la justesse un peu vague des observations et à la sagacité un peu confuse des analyses. « Nous imaginâmes une Statue organisée intérieurement comme nous, et animée d’un esprit privé de toute espèce d’idées. Nous supposâmes encore que l’extérieur, tout de marbre, ne lui permettait l’usage d’aucun de ses sens, et nous nous réservâmes la liberté de les ouvrir à notre choix aux différentes impressions dont ils sont susceptibles. » Mais cet esprit est-il simplement privé de toute espèce d’idées ? Ce ne serait encore que l’hypothèse de la table rase, la doctrine de Locke, telle que Condillac la comprenait encore dans l’essai sur l’origine des connaissances humaines. Le paragraphe suivant ne laisse aucun doute sur la pensée de l’auteur. « Le principe qui détermine le développement de ses facultés est simple ; les sensations mêmes le renferment ; car toutes étant nécessairement agréables ou désagréables, la Statue est intéressée à jouir des unes et à se dérober aux autres. Or, on se convaincra que cet intérêt suffit pour donner lieu aux opérations de l’entendement et de la volonté. Le jugement, la réflexion, les désirs, les passions, ce ne sont que la sensation même qui se transforme différemment. C’est pourquoi il nous a paru mutile de supposer que l’âme tient immédiatement de la nature toutes les facultés dont elle est douée. La nature nous donne des organes pour nous avertir, par le plaisir, de ce que nous avons à rechercher, et par la douleur de ce que nous avons à fuir. Mais elle s’arrête là, et elle laisse à l’expérience le soin de nous faire contracter des habitudes et d’achever l’ouvrage qu’elle a commencé. » Et, dans sa naïve admiration pour la merveilleuse découverte qu’il croit avoir faite, Condillac ajoute : « Cet objet est neuf, et il montre toute la simplicité des voies de l’auteur de la nature. Peut-on ne pas admirer qu’il n’ait fallu que rendre l’homme sensible au plaisir et à la douleur, pour faire naître en lui des idées, des désirs, des habitudes et des talents de toute espèce[1] ? » La thèse est si étrange que le lecteur est toujours tenté de croire que l’auteur joue sur les mots, quelle que soit la netteté de son langage. Mais la remarque suivante ne permet plus aucune incertitude. « Les bêtes, dira-t-on, ont des sensations, et cependant leur âme n’est pas capable des mêmes facultés que celle de l’homme. Cela est vrai, et la lecture de cet ouvrage en rendra la raison sensible. L’organe du tact est en elles moins parfait ; et, par conséquent, il ne saurait être pour elles la cause occasionnelle de toutes les opérations qui se remarquent en nous[2]. »

  1. Traité des sensations, Introduct., p. 4.
  2. Ibid., ibid.