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LES ANTÉCÉDENTS
DE
LA PHILOSOPHIE CRITIQUE
(SUITE ET FIN)




DE CONDILLAC À KANT


L’empirisme de Locke se bornait à ramener les idées innées à l’expérience. Le sensualisme de Condillac va jusqu’à réduire les facultés innées à la sensation, dont elles ne seraient plus que des transformations. Quoi qu’on ait pu dire, le Traité des Sensations n’est point une conséquence rigoureuse de l’Essai sur l’entendement humain. On peut parfaitement soutenir que nos facultés réflexives ont pour fonction de travailler sur les matériaux que leur apporte la sensation, sans que la logique oblige à confondre ces facultés avec la sensation elle-même. Le livre de Locke est une œuvre de bon sens et d’analyse judicieuse, sinon profonde, tandis que le livre de Condillac est l’œuvre d’un esprit ingénieux et systématique à l’excès qui opère à l’aide d’une hypothèse étrange cette perpétuelle transformation des phénomènes de l’esprit. L’hypothèse de la table rase, telle que l’entend Locke, est une idée de sens commun qui n’a que le défaut de venir en tête de l’ouvrage, mais qui se trouve facilement vérifiée par l’analyse. L’hypothèse de l’Homme Statue est une machine dangereuse, faisant le vide absolu dans l’âme humaine, et la réduisant à quelque chose de passif et d’inerte qui reçoit tout, la pensée, la vie, l’être, de l’impression d’une cause extérieure. La philosophie du xviiie siècle n’a pas confondu les deux doctrines, et si elle a rejeté universellement, avec Locke, l’innéité des idées, elle a maintenu l’innéité des facultés, malgré la séduisante simplicité de l’enseignement de Condillac et de ses nombreux disciples.

La thèse du philosophe français est que la sensation est le principe générateur non-seulement de toutes nos idées, ce qui est déjà bien fort, mais encore de toutes nos facultés intellectuelles et morales. En lisant son Traité des Sensations, on sent, à chaque page, l’esprit français à la netteté des expressions, à l’enchaînement des