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précisément celles qui sont le plus continuellement présentes à la conscience et forment la condition de toutes les autres. Aussi Maine de Biran trouvait-il avec raison, dans l’habitude, la cause pour laquelle la connaissance de notre intelligence elle-même devait être la dernière de nos connaissances qui se perfectionnât. Ce qui est au premier rang dans l’ordre métaphysique se retrouve au dernier dans l’ordre de la réflexion. Plus une habitude est ancienne, fondamentale, indispensable pour en acquérir d’autres, plus ses traces sont difficiles à reconnaître. Voilà pourquoi il fallait avoir déjà découvert bien des choses relativement aux formes et aux produits de nos raisonnements avant de pouvoir démêler la génération des idées qui en sont pourtant les éléments ; voilà pourquoi enfin l’esprit humain a toujours connu plus facilement les choses à proportion qu’elles étaient plus loin de lui et pourquoi les sciences métaphysiques ne peuvent être cultivées qu’après les autres.


X


Le plus grand ennemi de l’habitude est l’habitude même. Nous avons déjà vu qu’au delà de certaines limites les changements de structure ou de grandeur d’un organe devenaient de plus en plus difficiles et même impossibles. Au delà d’un certain degré le lutteur ou l’athlète ne peuvent acquérir plus de force musculaire. Au delà de certains tours, le gymnaste ne peut plus se dépasser lui-même. Il y a une certaine hauteur au delà de laquelle, malgré l’exercice le plus prolongé, il n’est plus possible de sauter. Et en effet plus les changements deviennent considérables, plus ils rencontrent de résistance de la part des autres habitudes accumulées. L’adaptation devient de plus en plus difficile ; les moins fortes résistances ont cédé les premières et tous les ajustements possibles se sont réalisés. Il ne reste plus que des ajustements impossibles ou qui seraient destructifs de la vie. Comme Herbert Spencer le remarque très-justement, les changements individuels rencontrent une limite surtout dans la structure héréditaire et congénitale. Les habitudes qui ont été confirmées par des siècles d’exercice ne cèdent pas devant les efforts d’une existence individuelle de quelques années. Des changements trop considérables impliqueraient la destruction d’adaptations qui sont depuis longtemps les conditions de la conservation de l’individu et de l’espèce. Dès que le changement devient destructif de certains organes, dans la limite de leurs fonctions nécessaires, il devient impossible de le pousser plus loin.