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Page:Revue philosophique de la France et de l’étranger, tome I, 1876.djvu/36

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doctrine de la providence : ce n’est pas un principe à priori, un principe nécessaire et universel, un principe premier. La doctrine d’une fin universelle des choses, conséquence de la doctrine de la Providence, ne peut donc pas être donnée comme évidente par soi.

Insistons sur cette différence du principe de causalité et du principe des causes finales. Si je contemple la chaîne des Alpes, et les formes innombrables, étranges et compliquées qu’ont prises les pics dont se compose cette chaîne, la loi de causalité me force à admettre que chacune d’elles, si accidentelle qu’elle puisse paraître, a sa cause déterminée et précise ; mais je ne suis nullement forcé d’admettre que chacune de ces formes, ici pointues, là échancrées, là arrondies, a une fin et un but. Soit une éruption de volcan : chaque ruisseau de lave, chaque exhalaison, chaque bruit, chaque fulguration a sa cause propre ; et le plus fugitif de ces phénomènes pourrait être déterminé à priori par celui qui connaîtrait rigoureusement toutes les causes et toutes les conditions qui ont amené l’éruption ; mais vouloir attribuer à chacun de ces phénomènes en particulier un but précis est absolument impossible. Dans quel but telle pierre est-elle lancée à droite plutôt qu’à gauche ? Pourquoi telle émanation plutôt que telle autre ? C’est ce que personne ne se demande en réalité. On pourrait citer mille autres exemples : pourquoi, dans quel but, les nuages poussés par le vent prennent-ils telle forme plutôt que telle autre ? Pourquoi, dans quel but, la maladie appelée folie produit-elle telle divagation plutôt que telle autre ? Dans quel but un monstre a— t-il deux têtes, et un autre n’en a-t-il point ? Voilà mille cas ; où l’esprit humain cherche les causes, sans se préoccuper des fins. Je ne dis pas seulement qu’il les ignore ; je dis qu’il n’y pense pas, et qu’il n’est pas forcé d’en supposer ; tandis que pour les causes, même quand il les ignore, il sait cependant quelles existent, et il y croit invinciblement.

Sans doute, l’esprit humain peut appliquer l’idée de finalité même aux cas précédents, et par exemple, croire que c’est pour un but inconnu qu’il y a des montagnes, qu’il y a des volcans, qu’il y a des monstres, etc. Je ne nie pas qu’il ne le puisse, je dis qu’il n’y est pas forcé, comme il l’est pour la causalité proprement dite. La finalité, dans ces différents cas, n’est pour lui qu’un moyen de se représenter les choses, une hypothèse qui lui plaît et qui le satisfait, un point de vue subjectif auquel il peut s’abandonner comme il peut s’y refuser, ou encore la conséquence d’une doctrine que l’on croit vraie ; au contraire la causalité est une loi nécessaire de l’esprit, loi objective de tous les phénomènes sans exception, loi nécessaire et partout vérifiée par la reproduction