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Page:Revue philosophique de la France et de l’étranger, tome I, 1876.djvu/336

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vers la sécrétion salivaire a pour résultat de l’augmenter en produisant un afflux du sang dans les glandes parotides, de même aussi que l’attention dirigée vers les intestins a pour effet, dans les épidémies de choléra, la surexcitation de leurs fonctions par suite d’une hypérémie locale, — de même l’attention fixée vers un fait cérébral s’accompagne d’une hypérémie dans la région encéphalique qui en est le siége, et dans cette hypérémie locale la conscience redevient plus vive au détriment de la conscience dans le reste du cerveau qui s’anémie proportionnellement. Le même phénomène habituel peut donc tour à tour, en vertu de l’attention ou de l’inattention, devenir conscient ou inconscient, être connu du Moi ou en rester ignoré. Le pianiste qui sait un morceau par cœur, peut le jouer sans avoir conscience des mouvements de ses doigts, et même en s’occupant de pensées toutes différentes ; mais le même musicien peut aussi jouer le même morceau plus lentement, et donner attention à chaque mouvement, de manière à en avoir une conscience distincte. Dans les deux cas cependant il jouera également par la seule force de l’habitude.

D’autres faits au contraire restent conscients alors même que l’habitude les a rendus plus rapides ou plus faciles. Ainsi les phénomènes du souvenir, le réveil des idées sous l’influence de l’association, sont incontestablement des résultats de l’habitude, ils s’accomplissent néanmoins avec conscience. Le mécanisme du rappel, de la suggestion, peut à la vérité échapper au Moi ; mais le mécanisme de la production des idées, lorsqu’elles se présentent pour la première fois et consciemment à l’esprit, ne lui échappe-t-il pas aussi dans le plus grand nombre des cas ?

Ce qui a fait tomber la plupart des philosophes dans la confusion de l’habitude avec l’inconscience, c’est que très-souvent l’habitude rend possible la suppression de certains phénomènes qui, originairement, servaient d’intermédiaires entre deux faits. Là où il y avait absence de ces phénomènes, on a cru qu’il y avait seulement inconscience. Supposons, par exemple, que l’idée A suggère l’idée B et que l’idée B de son côté éveille l’idée C ; en vertu de l’association de ces trois termes, il s’établit par la répétition certains rapports d’adaptation et de coexistence entre A et C. Il en résultera à la longue que A pourra suggérer C et que C pourra suggérer A, alors même que B sera complètement absent. Des philosophes ont pensé qu’en pareil cas B existait dans l’esprit et toutefois restait inconscient. Mais c’est une supposition contredite par l’expérience et l’analogie : la main d’un ouvrier est nécessaire pour ajuster deux pièces d’un mécanisme ; une fois l’adaptation établie, le mouvement d’une des deux pièces