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que dans sa prédilection pour l’idéologie grecque et anglaise, il se laissa quelque peu détourner des autres sciences, et en particulier des sciences naturelles. Aussi, malgré un goût passager qu’il manifesta pour la chimie, voit-on qu’il s’est tenu à l’écart des découvertes qui, en ce siècle, ont renouvelé la conception du monde : et c’est là, sans doute, une des raisons qui durent l’empêcher d’admettre en toute rigueur les thèses du positivisme contemporain. Non que le chef du système, Auguste Comte, soit resté sans action sur lui : Grote au contraire le rechercha. Durant ses résidences à Paris, il voulut le voir, malgré l’obscurité qui couvrait encore sa personne et son nom ; il le lut même, et profita de quelques-unes de ses pensées. Pourtant, il y mit beaucoup de réserve ; un tel génie lui était au fond antipathique, et il y paraît bien par une lettre adressée à l’historien sir Gornewal Lewis :

« En ce qui concerne, écrit Grote, les phénomènes moraux et sociaux. Comte ne suit que sa fantaisie et son caprice : et cela vient de l’éducation catholique qu’il a reçue. Il a banni les dieux, mais il respire encore leur atmosphère morale : il divinise la chasteté, et fait bon marché d’une vertu fondée seulement sur l’autonomie individuelle. »

Ce dernier mot trahit tout : il accuse la grande différence qui subsiste entre le « positivisme » français, et la philosophie positive de l’Angleterre. Entre la cosmologie de Comte, toute réaliste, et l’idéalisme subjectif d’un Stuart Mill, entre la morale niveleuse et despotique de l’un, ou la morale libre et individuelle de l’autre, il n’y a guère de compromis possible. La correspondance échangée jadis entre Comte et Mill suffirait à le prouver. N’est-il pas remarquable d’ailleurs, de constater que les vrais amis d’un Mill, d’un Grote, en France, ce sont précisément ceux qui ont fait au positivisme la plus rude guerre, à savoir les libéraux ? Jean-Baptiste Say, Charles Comte, Alexis de Tocqueville : voilà, au dire de Mill et de Grote eux-mêmes, les amis des radicaux anglais. Ce trait a, je crois, quelque importance dans l’histoire de la société contemporaine.

Les dernières années de Grote, ainsi que l’avaient été les premières, furent consacrées à la philosophie mentale. Depuis le jour où en 1838 il accepta de William Molesworth, la dédicace des œuvres de Hobbes, il comptait en Angleterre parmi les maîtres de la logique et de la psychologie expérimentales. Il mérita de plus en plus ce titre par ses travaux sur Aristote et Platon, par l’étude qu’il consacra au livre de Stuart Mill sur Hamilton. Dans une visite qu’il fit avec sa femme à l’église du Christ, à Oxford, l’un des « fellows », le professeur Stanley, témoigna en ces termes du rôle joué en ce siècle par les « radicaux » de la « Westminster Review » : « Grote et Mill ont renouvelé l’étude de deux sciences maîtresses, l’histoire et la philosophie mentale. Ils ont déterminé un nouveau courant d’idées, ils ont éclairé d’une vive lueur deux royaumes obscurs, l’antiquité et l’esprit humain. » Ce jugement restera :.il suffit, je pense, à illustrer un nom.

Gérard.