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Deux petits essais, l’un de 1785, « sur les différentes races humaines » (von d. verschiedenen Racen d. menschen), l’autre de 1785, sur « ce qu’il faut entendre par le concept d’une race humaine » (Bestimmung des Begriffs einer Menschenrace), sont consacrés à l’exposition des vues de Kant sur le monogénisme. Kant s’appuie pour expliquer la diversité des races humaines sur les principes de l’adaptation, de l’hérédité, de la sélection sexuelle, dont il a déjà fait précédemment des applications nombreuses.

Jusqu’ici Kant nous a paru surtout désireux de manifester sa sympathie et d’accentuer son adhésion aux nouveautés des théories évolutionnistes de son temps. L’examen des idées de Herder et de Forster, qui en acceptent sans restriction et en exagèrent même les conséquences, va lui fournir l’occasion de tracer les limites où son esprit critique conçoit que l’hypothèse évolutionniste doit être renfermée.

Kant rend justice au talent, à la riche imagination, au savoir étendu de Herder ; il applaudit à la tentative que poursuit l’auteur des « Idées sur la philosophie de l’histoire de l’humanité, » et qui peut être à bon droit considérée comme une première et grandiose application du principe de l’évolution à l’histoire de notre planète et de l’humanité qui l’habite. Mais l’hypothèse de forces invisibles, organisatrices (unsichtbarer, die Organisation bewirkender Krafte) pour n’aboutir qu’à « expliquer ce qu’on ne comprend pas par ce qu’on comprend encore moins ; » l’hypothèse d’une descendance de toutes les espèces les unes des autres, et, par conséquent, d’une mère commune par voie de transformation progressive : de telles conceptions, aux yeux de Kant, conduisent « à des conséquences devant lesquelles la pensée recule avec effroi » (die Vernunft von ihnen zurückbebt). Nous reconnaissons ici les réserves du philosophe critique.

Kant veut avant tout maintenir la génération ab ovo et la fixité des espèces. Il trouve en 1788 une nouvelle occasion de les défendre, contre Forster qui se faisait l’interprète des théories évolutionnistes de Blumenbach et de Bonnet, et soutenait avec eux la génération équivoque ou, comme nous dirions, la génération spontanée, et la transformation incessante des espèces. Kant n’admet l’empire des lois de l’évolution que dans la formation des races et des variétés au sein d’une même espèce : il se refuse à y soumettre les espèces elles-mêmes.

M. Schultze ne nous paraît pas insister assez sur ces réserves de Kant, qui marquent avec précision la limite précise où il entend s’arrêter dans son adhésion à la doctrine de l’Évolution.

M. Schultze n’est-il pas encore trop dominé par le souvenir des conceptions de la cosmologie contemporaine et le désir de concilier Kant, non-seulement avec Darwin, mais même avec Haeckel, lorsqu’il croit trouver (p. 47) dans les vues cosmologiques de l’essai sur « l’unique démonstration de l’existence divine » la preuve d’une inclination secrète de Kant à une sorte d’hylozoïsme moniste {Wie sehr Kant sich hier einem hylozoistischen Monismus zuneigt, liegt auf der Hand) ? Notre auteur