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Page:Revue philosophique de la France et de l’étranger, tome I, 1876.djvu/306

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priée à ces relations nouvelles, la position verticale d’un bipède. Ce changement lui assure une grande supériorité sur les autres animaux ; mais elle lui fait payer par des incommodités sans nombre l’orgueil qui l’a porté à élever la tête au-dessus de ses anciens camarades. »

Dans son Anthropologie {pragmatische Anthropologie, VII vol., Hartenstein), qu’il ne publia qu’en 1798, mais où il résume les leçons professées, comme il le dit dans sa préface, pendant près de 30 années concurremment avec ses leçons sur la géographie physique, Kant se montre tellement dominé par l’idée évolutionniste, qu’il ne craint pas de s’arrêter un instant à l’hypothèse d’une descendance simienne de l’homme : « Cette remarque nous conduit à nous demander si la seconde époque ne pourrait point, par l’effet de grandes révolutions dans la nature, avoir été suivie par une troisième époque, pendant laquelle un orang-outang ou un chimpanzé aurait réussi à transformer les organes qui servent à la marche, à la perception des objets et au langage, de manière à leur donner la constitution qu’ils ont dans l’organisme humain ; en même temps qu’un organe profondément caché parmi les autres et propre à servir à l’exercice de la pensée était destiné à se développer insensiblement sous l’action de la culture sociale » (V. le dernier chapitre du livre : Du caractère de l’espèce[1]). — Kant, dans cette même anthropologie, développe les conséquences que la concurrence vitale, à laquelle il donne le nom de Zwietracht, a eues pour le perfectionnement de l’espèce humaine. Il y reviendra de nouveau, avec une grande élévation de langage et de pensée dans l’essai de 1784, qui a pour titre : « Idée d’une histoire générale au point de vue cosmopolite » (Idee zu einer allgemeinen Geschichte in weltbûrgerlicher Absicht, 1784). « Le moyen dont la nature se sert pour assurer le développement de toutes les facultés de l’homme, c’est l’antagonisme des individus dans la société… L’homme veut la concorde ; mais la nature sait mieux que lui ce qui convient au bien de l’espèce : elle veut l’antagonisme ». — « … Sur un terrain étroit comme celui où se développe la vie sociale, les passions des individus ont le plus heureux effet. C’est ainsi que les arbres d’une forêt, en cherchant à se dérober mutuellement l’air et le soleil, se mettent dans la nécessité de s’élever les uns au-dessus des autres pour pouvoir jouir de ces deux biens, et que leur croissance se fait forcément suivant la ligne verticale, la plus belle des directions. Ceux, au contraire, qui croissent en liberté et séparés les uns des autres, qui étendent leurs rameaux suivant leur fantaisie, deviennent contrefaits, tordus, mal contournés. » L’antagonisme des individus les contraint à recourir à l’institution de la justice sociale ; la même cause conduira les peuples à l’établissement d’une justice internationale, d’un tribunal suprême où leurs différends trouveront une solution pacifique.

  1. L’Anthorpologie, p. 333, trad. par Tissot, chez Germer Baillière.