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Page:Revue philosophique de la France et de l’étranger, tome I, 1876.djvu/299

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depuis quelque temps des lunettes légèrement colorées… Le 25 novembre, aussitôt après avoir eu la sensation de cette bouffée chaude, je fus pris de bourdonnements d’oreille et j’eus de l’obnubilation intellectuelle. Comme je tenais un journal à la main, je pus immédiatement constater que je n’en comprenais pas le sens. En me mettant debout, j’étais titubant, les objets tournaient autour de moi, et j’eus des lueurs dans les yeux. Je me regardai dans une glace, et je pus constater que je n’avais pas de déviation de la face. D’ailleurs l’idée d’une hémorrhagie cérébrale ne me préoccupait pas beaucoup ; je me crus plutôt empoisonné ; je le crus même si bien que je traçai à la hâte quelques mots sur une feuille de papier, indiquant ce que j’éprouvais, craignant de ne plus pouvoir donner de renseignements quelques instants après. Mais il me répugnait d’appeler quelqu’un, je ne sonnai même pas ma domestique, persuadé qu’il n’y avait rien à faire; je me couchai sur un canapé et j’attendis. — Il me semblait que quelque chose tendait à m’isoler du monde extérieur ; en même temps il se faisait comme une atmosphère obscure autour de ma personne ; je voyais cependant très-bien qu’il faisait grand jour. Le mot obscur ne rend pas exactement ma pensée, il faudrait dire dumpf (en allemand), qui signifie aussi bien lourd, épais, terne, éteint. Cette sensation était non-seulement visuelle, mais cutanée. L’atmosphère dumpf m’enveloppait ; je la voyais, je la sentais ; c’était comme une couche, un quelque chose mauvais conducteur qui m’isolait du monde extérieur[1]. Je ne saurais vous dire combien cette sensation était profonde ; il ne semblait être transporté extrêmement loin de ce monde, et machinalement je prononçais à haute voix les paroles : Je suis bien loin, bien loin. Je savais cependant très-bien que je n’étais pas éloigné ; je me souvenais très-distinctement de tout ce qui m’était arrivé ; mais entre le moment qui avait précédé et celui qui avait suivi mon attaque, il y avait un intervalle immense en durée, une distance comme celle de la terre au soleil. À partir du premier ou du second jour, il me fut impossible pendant quelques semaines de m’observer et de m’ analyser ; la souffrance (angine de poitrine) m’accablait ; ce fut seulement vers les premiers jours du mois de janvier que je pus me rendre compte de ce que j’éprouvais. — Les symptômes étaient continus avec des accès souvent répétés et qui duraient quelques heures. — Voici le premier de ceux dont j’ai gardé un souvenir net. J’étais seul lorsque, atteint déjà de troubles visuels permanents, je fus pris subitement d’un trouble de la vue infiniment plus accusé. Les objets paraissaient se rapetisser et s’é-

  1. Même impression d’isolement chez le malade n° 2.