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blait étrange ; il ne la reconnaissait pas, il ne la croyait pas sienne. Lorsqu’on lui parlait, il se sentait étourdi comme si plusieurs pérsonnes lui parlaient à la fois… Il ne reconnaissait ni le goût, ni l’odeur des mets, et ne distinguait pas les objets au toucher, les yeux fermés. En outre ses sensations musculaires étaient troublées ; il ne sentait pas le sol en marchant, ce qui rendait ses pas ce incertains et lui donnait la crainte de tomber ; ses jambes étaient mues comme par un ressort étranger à sa volonté ; il lui semblait c constamment qu’elles ne lui appartenaient pas… Lorsqu’il causait avec quelqu’un, il lui voyait deux têtes incomplétement emboîtées l’une dans l’autre. » En outre « les objets avaient perdu leur aspect naturel, tout ce qu’il voyait avait changé de manière d’être ». « L’étrangeté de ce que je voyais était telle, dit-il, que je me croyais transporté sur une autre planète. » — « Il était constamment étonné, il lui semblait qu’il se trouvait en ce monde pour la première fois. Il n’y avait dans son esprit aucun rapport, aucune relation entre ce qui l’entourait et son passé. » Le trouble était plus fort que jamais lorsqu’il entrait dans une maison étrangère. « Je ne pouvais plus, dit-il, m’orienter en la quittant, ou du moins il me fallait faire un long et pénible effort pour me retrouver. — Souvent il lui est arrivé de se trouver à une courte distance de sa demeure et de ne pouvoir reconnaître son chemin qu’après de longs efforts de réflexion ; deux ou trois fois il s’assit sur la route désespérant de retrouver sa maison, et se mit à pleurer à chaudes larmes. » — Un autre malade écrit[1] : « J’avais horreur d’aller à Divonne, pays nouveau pour moi. Il fallut qu’un de mes amis s’offrit pour m’accompagner ; sans cela je ne serais pas parti, et pourtant, à cause de mon hyperesthésie de l’ouïe, je prévoyais l’état affreux où me mettrait le bruit du siége de Paris. Un peu plus tard, allant à Genève, je m’accrochais avec terreur au bras de mon ami, me sentant perdu s’il me lâchait un instant. C’est que lorsque je me trouvais seul dans un endroit nouveau, j’étais comme un enfant nouveau né, comme Gaspard Hauser au sortir de sa cave, ne reconnaissant plus rien, incapable de tirer de mes sensations perverties aucune indication pour me conduire. » Puis, revenant sur l’histoire de sa maladie, il ajoute : « La première sensation que j’aie éprouvée était une bouffée qui me montait à la tête, c’était le 25 novembre 1869… Dans la quinzaine précédente j’avais eu des troubles visuels peu accusés… je me souviens parfaitement d’avoir dit à un ami que les objets me paraissaient changés d’aspect ; il y avait aussi de l’hyperesthésie de la vue, et je portais

  1. Observation 38, complétée d’après les notes du Dr Krishaber.