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colèrent, apportant la précision et les distinctions. « Yudh, combattre, donna yudh-i l’acte de combattre, yudh-ma un combattant, « (â) yudh-a une arme, » et peu à peu les racines bourgeonnantes fournirent l’immense végétation d’un vocabulaire complet.

Ainsi constituée, chaque langue a parcouru trois étapes. La première[1] qu’on peut appeler l’Époque des racines « est celle où chaque racine conserve son indépendance, où une racine et un mot ne présentent aucune distinction de forme. » Le meilleur exemple de cet état du langage est donné par l’ancien chinois ; là une même racine, selon la position dans la phrase, peut signifier grand, grandeur, grandement, être grand. Dans y-cang (avec un bâton, en latin baculo), y n’est pas une simple préposition comme en français, c’est une racine, qui, comme verbe, signifie employer ; ainsi en chinois y-cang signifie littéralement employer bâton. « Aussitôt que des mots comme y perdent leur sens étymologique et deviennent les signes d’une dérivation ou d’un cas, la langue entre dans la seconde époque. » — Cette seconde époque, qu’on peut appeler l’étape des terminaisons, est celle où, « deux ou plus de deux racines se réunissant pour former un mot, la première racine garde son indépendance primitive, tandis que la seconde se réduit à n’être plus qu’une terminaison. Le meilleur représentant de cet état est la famille des langues touraniennes ; les langues qu’elle comprend ont en général été nommées agglutinatives, parce que la seconde racine altérée vient se coller à la première intacte. — La troisième étape qu’on peut appeler celle des inflexions a ses meilleurs représentants dans les familles aryenne et sémitique. Dans cette époque les racines s’unissent en s’altérant toutes les deux, en sorte qu’aucune d’elles ne garde son indépendance substantive. » — Toutes les langues rentrent dans l’une de ces trois catégories et toute langue doit au préalable traverser la première pour arriver à la seconde, puis la seconde pour arriver à la troisième. « Ce qui est maintenant inflexion a été autrefois agglutination, et ce qui est maintenant agglutination a d’abord été racine. » Telle est l’histoire des mots ; quelle que soit aujourd’hui leur altération, déformés, effacés, réduits à un minimum de matière et de sens, à une particularité d’orthographe, à une simple lettre terminale, presque vides et presque nuls, ils ont été d’abord des racines pleines, indépendantes, intactes, d’un sens complet et distinct comme l’y chinois.

Reste à savoir comment ces racines se formèrent. « Elles ne sont

  1. Max Muller, Lectures on the science of language. Lecture 8, p. 331, 332, 375, 378.