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Page:Revue philosophique de la France et de l’étranger, tome I, 1876.djvu/261

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créations de notre esprit qui n’ont point d’objet réel ; les troisièmes viennent de l’entendement qui les porte dans son sein et les produit spontanément et nécessairement. Ces dernières n’en ont pas moins un objet, le plus grand et le plus important de tous, c’est-à-dire tout un ordre de vérités qui dépassent la sphère de l’expérience, et qui composent précisément le domaine de la métaphysique. La doctrine des idées innées ne doit point être prise à la lettre, si on la veut bien comprendre. Le mot est malheureux et a pu prêter aux railleries des partisans de Gassendi, de Locke et de Voltaire, au sujet de prétendues notions métaphysiques que nous posséderions déjà dans le ventre de notre mère. Descartes s’explique sur ce point avec une netteté qui ne laisse subsister aucune équivoque. Par idée née avec nous, il n’entend pas une idée qui ait toujours été présente à notre pensée, sinon il n’y en aurait pas une seule ; mais il entend seulement que nous avons en nous-mêmes la faculté de les produire. « Je n’ai jamais jugé ni écrit que l’esprit ait besoin d’idées naturelles qui soient quelque chose de différent de la faculté qu’il a de penser. Mais bien est-il vrai que reconnaissant qu’il y a certaines pensées qui ne procédaient ni des objets du dehors, ni de la détermination de ma volonté, mais seulement de la faculté que j’ai de penser, pour établir quelque différence entre les idées ou les notions qui sont les formes de ces pensées, et les distinguer des autres que l’on peut appeler étrangères ou faites à plaisir, je les ai nommées naturelles, mais je l’ai dit au même sens que nous disons que la générosité ou quelque maladie est naturelle à certaines familles[1]. » Et ailleurs : « Je n’ai jamais ni écrit ni pensé que de telles idées fussent actuelles ou qu’elles fussent des espèces distinctes de la faculté que nous avons de penser. Il n’y a personne qui soit si éloigné que moi de tout ce fatras d’entités scholastiques… L’enfant a ces idées, mais en puissance. Je ne me persuade pas que l’esprit d’un petit enfant médite dans le ventre de sa mère sur les choses métaphysiques[2]. » « Il a les idées de Dieu, de lui-même et de toutes ces vérités qui de soi sont connues, comme les personnes adultes les ont lorsqu’elles n’y pensent point[3]. »

Cette explication de Descartes, si elle était elle-même prise à la lettre, tendrait à réduire singulièrement la portée de la doctrine des idées innées. Mais cette portée se révèle trop clairement dans tout le développement de la métaphysique cartésienne pour laisser le moindre doute à l’historien attentif de cette grande philosophie.

  1. Édit. Garnier, vol. IV, p. 85. Réponse à Régis.
  2. Ibid., à la suite.
  3. Ibid. Réponse à Hyperaspistes.