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C’est pour cela qu’à l’exception de son argument spécial en faveur du théisme, dont nous avons déjà parlé, il parle bien plus de l’utilité de la religion que de sa vérité ; et, même sur ce sujet, il ne dépasse guère la surface. Chose à remarquer non-seulement dans sa controverse avec les libres penseurs, mais dans ses divers écrits, on trouve l’expression de la ferme conviction que l’on verra l’extension et l’accroissement non-seulement du scepticisme religieux, mais aussi en même temps de tous les genres d’immoralité, depuis les folies et les débauches des villes jusqu’aux vols de grands chemins. Il prétendait en particulier que la corruption politique avait dépassé toutes les limites jusqu’alors connues, que l’idée même de l’esprit public ou L’intérêt pour le bien public était traitée avec mépris. Sans doute, les anciennes questions qui passionnaient les masses se trouvant résolues, et les nouvelles qui datent des révolutions d’Amérique et de France, n’ayant pas encore fait leur apparition, les règnes des deux premiers Georges furent une époque d’indifférence politique, toujours favorable à la vénalité des hommes d’État. Si, pourtant, nous reportons notre pensée aux cours et aux parlements des deux derniers Stuarts, ou, plus haut, à ceux de Jacques I, ou même, plus haut encore, à ceux de Henry VIII, il nous sera bien difficile de croire qu’il ne se soit pas fait un changement dans le sens du progrès. Quoi qu’il en soit, Berkeley était dominé par une forte croyance, plus commune que bien fondée chez les gens de bien de tous les temps, que la nation dégénérait ; et il se croyait tenu par un devoir absolu de faire tout ce qui était en son pouvoir pour enrayer cette décadence, en affirmant de nouveau les vieilles doctrines religieuses et morales et en les appuyant de nouveaux arguments. On l’aurait beaucoup étonné si on lui avait dit que sa philosophie ferait de lui dans un siècle futur le père des sceptiques à venir, et que sa morale serait mise au ban du prochain réveil du spiritualisme, puisqu’avec presque tous les théologiens de son temps, il était absolument et nettement utilitaire, à la façon de Paley, qui pensait que la parole révélée de Dieu est le guide le plus sûr qui conduise à l’utile.

La controverse de Berkeley avec les mathématiciens a bien plus de fond, et aujourd’hui même on peut la lire avec beaucoup de profit. Cette œuvre était aussi à ses yeux un épisode de la guerre qu’il faisait aux libres penseurs : c’est un argument ad hominem à l’adresse d’un « mathématicien incrédule ». Puisque vous croyez, lui dit-il, dans vos mathématiques, à des mystères et à des choses contraires à la raison, vous n’avez pas le droit de rejeter le christianisme parce qu’il renferme des mystères qui dépassent la raison. Les mystères mathématiques en question étaient les doctrines sur les