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sert fréquemment de ces mots comme synonymes, il aurait pourtant vu l’absurdité qu’il y a à dire que la sensation d’aujourd’hui peut être la même que celle d’hier ; mais il ne voyait aucune absurdité à dire la même chose de l’idée. Grâce à ce mot il donne une sorte de double existence aux objets du sens : ce sont, suivant lui, des sensations, des états contingents, des possibilités permanentes de sensation, et pourtant ce sont encore d’autres choses ; ce sont nos perceptions purement mentales, et pourtant ce sont tout aussi bien des objets de perception-indépendants ; bien qu’immatériels, ils existent détachés de l’esprit individuel qui les perçoit, ils demeurent placés comme en dépôt dans l’esprit divin, et il semble qu’on soit obligé de supposer que Dieu les en tire quand c’est sa volonté de les imprimer sur nous, puisque Berkeley rejette la doctrine de Malebranche que nous le.i contemplons réellement en l’Esprit divin. C’est à cette partie illogique de sa doctrine que Berkeley attachait la plus grande valeur, et il aurait été bien fâché, s’il avait prévu l’abandon complet où est tombé son argument favori en faveur du théisme. C’était en effet pour cela, par-dessus tout, qu’il estimait sa théorie immatérielle. Il est vrai que le principal but que Berkeley avait donné à sa philosophie c’était la guerre contre les libres penseurs[1].

  1. Dans un passage du troisième dialogue entre Hylas et Philonous (Vol. I, pp. 343-4), Berkeley paraît reconnaître un moment l’ambiguïté du mot « même. » Hylas, le croyant à la matière, exprime ainsi ses objections : « Mais la même idée qui est dans mon esprit, ne saurait être dans le vôtre, ou dans tout autre. Ne s’en suit-il pas d’après vos principes qu’il n’y a pas deux personnes qui puissent voir la même chose ? » La réponse de Philonous à l’objection est une preuve positive que Berkeley n’a jamais vu en quoi consistait avant tout l’ambiguïté. Il pensait que ceux qui ne veulent pas se servir du mot même, quand nulle distinction ou variété ne se laisse percevoir, » doivent être « des philosophes qui prétendent à une notion abstraite de l’identité ; » et que a tout le débat roule sur un mot. » Supposez, dit Philonous, une maison dont les murs ou le revêtement extérieur ne soient pas changés : on y démolit toutes les chambres et à leur place on en construit d’autres ; quand vous diriez que c’est la même maison, et que je soutiendrais que ce n’est pas la même, si nous considérons la maison en elle-même ne nous accorderons-nous pas facilement dans l’idée que nous nous en faisons. Si vous venez me dire, nous différons par la notion que nous en avons, en ce que vous ajoutez à l’idée que vous avez de la maison la simple idée abstraite d’identité, au lieu que je ne le fais pas, je vous dirai que j’ignore ce que vous entendez par idée abstraite d’identité, et je serais bien aise que vous regardassiez vos propres idées, pour vous assurer que vous vous entendez vous-même. La pénétration habituelle de Berkeley l’a abandonné en cette circonstance, car il est évident qu’il oublie que le mot même a réellement deux sens, celui de l’identité numérique et celui d’une ressemblance exacte. Dans l’exemple de la maison, il n’est question que de l’identité numérique qui n’implique même pas une ressemblance grossière : en effet nous tenons qu’un homme est la même personne à dix ans et à soixante-dix. Pour que l’analogie fût exacte, il aurait fallu supposer qu’on a bâti une maison exactement semblable à la première et ensuite demander s’il fallait l’appeler la même.