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Page:Revue philosophique de la France et de l’étranger, tome I, 1876.djvu/246

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vérité fondamentale, et de transmettre à ses successeurs la véritable conception de l’objet unique de la science de la nature. Il a vu que la causation que nous croyons voir dans la nature n’est que la constance de la succession. Mais ce n’est pas en cela qu’il fait consister la causation réelle. Nul phénomène physique, dit-il, ne saurait être une cause efficiente ; mais notre expérience journalière nous prouve que des esprits peuvent être, par leur volonté, et sont des causes efficientes. Remercions Berkeley de la moitié de vérité qu’il a vue, bien que l’autre soit restée voilée à ses yeux par les préjugés naturels dont il a tant contribué à dégager d’autres phénomènes psychologiques. Personne, avant Hume, ne s’était avancé à penser que cette prétendue expérience de causation efficiente par des volitions est aussi bien une illusion pure qu’aucune de celles que Berkeley avait ruinées, et que tout ce que nous connaissons du pouvoir de nos propres volontés se réduit à savoir que certains faits (réductibles par l’analyse à des mouvements musculaires) les suivent immédiatement. Berkeley soutenait encore que, puisque nos sensations doivent être causées par un esprit, elles doivent nous être données par l’action directe de l’Esprit divin, sans qu’il ait besoin d’employer une substance inintelligible, inerte, comme trait d’union. Dépourvue d’efficacité comme moyen, cette substance passive ne saurait intervenir ; si elle intervient, ce n’est pas comme cause, c’est seulement comme occasion, qui détermine l’Être divin à nous donner des sensations : doctrine réellement soutenue par Malebranche et d’autres Cartésiens, mais inadmissible chez Berkeley, puisqu’on ne voit pas quel besoin Dieu aurait que cette substance lui ravive la mémoire. Malebranche, il est vrai, admettait que, d’après cette théorie, il n’y aurait aucune nécessité de croire à l’existence de ce rouage superflu dans la machine, si elle n’avait été comme il le supposait expressément affirmée dans les Écritures. Donc, selon Berkeley, tout ce qu’on appelle perception d’objets matériels est l’action directe de Dieu sur nos esprits, et. nulle autre substance que l’esprit n’y a un rôle.

Mais Berkeley ne s’arrête pas là. Ce qui est le principal objet de la perception selon les philosophes qui l’avaient précédé, et qui en est le seul objet selon Berkeley, ce sont nos idées, terme dont on a beaucoup abusé, et dont on n’a jamais fait un emploi plus malheureux que lorsqu’on le donna comme nom à des sensations et à des possibilités de sensation. Ces idées, soutenait Berkeley, passent pour avoir une existence permanente, qui contraste avec l’intermittence des sensations actuelles ; et une idée ne saurait avoir d’existence que dans un esprit. Les idées n’existent dans nos esprits qu’autant que nous les percevons, et dans les esprits des autres hommes qu’au-