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Page:Revue philosophique de la France et de l’étranger, tome I, 1876.djvu/245

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que la notion telle que tant de philosophes la définissent, l’implique en effet. Leur définition de la matière en fait une chose purement passive et inerte ; ils regardaient pourtant des objets matériels comme les causes qui excitent nos sensations. Ce n’était pas réfuter Berkeley que de dire que ce qui est passif, inerte ne saurait causer ou exciter rien. À l’idée des philosophes d’après laquelle les causes de nos sensations pourraient être « la configuration, le nombre, le mouvement, et le volume des corpuscules, » il répliquait par un appel à la conscience. L’étendue, la figure et le mouvement, disait-il, sont des idées qui n’existent que dans l’esprit ; « mais quiconque fera attention à ses idées soit du sens soit de la réflexion, n’y percevra aucun pouvoir, aucune activité ; il n’y a donc rien de tel en elles. Un peu d’attention nous fera voir que l’existence même d’une idée implique la passivité et l’inertie de cette idée, puisqu’il est impossible qu’une idée fasse rien, ou, rigoureusement parlant, soit la cause de rien. D’où il suit que l’étendue, la figure et le mouvement ne sauraient être la cause de nos sensations »[1]. Il en déduit que toutes nos sensations doivent avoir une cause, et comme cette cause ne saurait être d’autres sensations (ou idées), et comme il n’existe aucune chose physique, les sensations (ou idées) exceptées, la cause de nos sensations doit être un esprit. Il devance aussi la doctrine dont les philosophes d’une école opposée à la sienne se sont tant servis : que la seule chose qui puisse être une cause, ou exercer une force, c’est un esprit.

Il eût été bien, que le penseur qui était presque le fondateur et le créateur de la philosophie de l’expérience eût fait ce qu’on appelle dans la langue de Kant une critique de l’expérience, qu’il eût distingué ce qui en est de ce qui n’en est pas le sujet, au lieu de se passer, ici par exemple, de l’expérience, et de recourir à un argument à priori. En effet, c’est vainement que l’on consulte la conscience sur l’existence de ce pouvoir. Les pouvoirs ne sont pas des objets de conscience. Un pouvoir n’est pas un être concret, que nous puissions percevoir ou sentir, mais le nom abstrait d’une possibilité ; on ne saurait le constater qu’en voyant la possibilité réalisée. La perception intuitive nous dit la couleur, la texture, et toutes les autres propriétés de la poudre à canon, mais avons-nous une connaissance intuitive du pouvoir qu’elle possède de faire sauter une maison ? Il est vrai que tout ce que nous pouvons observer des phénomènes physiques, c’est la constance de leur coexistence, de leur succession, de leur similitude. Berkeley a eu le mérite d’apercevoir clairement cette

  1. Vol. I, p. 168.