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dance qui rattache nos idées à la volonté[1]. Il ajoute encore un autre caractère pour distinguer les sensations des pensées, à savoir que les premières « ne sont pas excitées du dedans. » Mais les notions même du dehors et du dedans, par rapport à notre esprit, impliquent la croyance à l’extériorité, et ne sauraient par conséquent servir à expliquer la croyance. Berkeley a laissé à ses successeurs le soin de compléter cette partie de sa théorie. Il leur restait à montrer que lorsque une sensation unique de la vue ou du son indique la présence potentielle, à notre choix, de toutes les autres sensations qui entrent dans la composition d’un groupe complexe, on en vient très-facilement et très-naturellement à prendre cette possibilité latente — encore que présente — d’une foule de sensations non éprouvées, mais garanties par l’expérience pour la cause latente des sensations que nous sentons actuellement ; spécialement quand nous trouvons que les possibilités, différant en cela des sensations actuelles, sont communes à nous et aux autres esprits. C’est un point qui a été démontré de nos.jours peut-être plus pleinement et plus explicitement que jamais. Si Berkeley n’avait pas pu le montrer aussi distinctement, c’est en partie parce qu’il n’avait pas complètement compris que l’élément permanent de nos perceptions n’est qu’une potentialité de sensations non senties actuellement. Pourtant il avait vu clairement que l’objet extérieur pour nous n’est rien qu’une potentialité de ce genre. « La table sur laquelle j’écris, dit-il, dans Principes de la connaissance humaine[2], je dis qu’elle existe, c’est-à-dire que je la vois et que je la touche ; et que si j’étais hors de mon cabinet, je dirais qu’elle existait, voulant dire par là que si j’étais dans mon cabinet, je pourrais la percevoir, ou que quelqu’autre esprit la perçoit. » Mais en lui-même l’objet était dans sa théorie, non-seulement une potentialité présente, mais une existence actuelle présente, seulement son existence était dans un esprit, dans l’esprit divin. C’est le côté positif de sa théorie, moins généralement connu que le côté négatif, et qui implique, croyons-nous, plusieurs erreurs sérieuses de logique.

Il faut remarquer ici que Berkeley ne se contentait pas de soutenir que l’existence d’un substrat matériel n’est ni perçue par les sens ni prouvée par la raison, ni nécessaire pour expliquer les phénomènes, et que par conséquent, d’après les règles d’une saine logique, il faudrait la rejeter. Il croyait qu’on pourrait la réfuter. Il pensait que la notion de la matière implique une contradiction, et il est vrai

  1. Vol. I, p. 170, et ailleurs.
  2. Vol. I, p. 157, Berk. 2.