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tard une opération donne la vue, soupçonne (bien qu’il ne lui soit pas possible de le savoir d’abord) que le cube visible, s’il correspond à quelque chose de tangible, correspond à un cube tangible plutôt qu’à une sphère tangible. Toutefois cette analogie ne nous semble pas avoir dirigé ni le malade de Cheselden ni celui de Nunneley.

L’originalité de Berkeley n’est pas si complète dans la première de ses trois doctrines distinctives que dans les deux autres. Tous ceux qui l’ont suivi ont placé l’origine de la doctrine dans son Essai, où elle fut pour la première fois exprimée et défendue contre les objections, de façon à lui donner une place au nombre des vérités établies. Mais il n’était pas le premier penseur auquel l’idée se fût présentée. Ainsi que le professeur Fraser le remarque, Malebranche dont la philosophie était familière à Berkeley s’en était beaucoup approché, mais il n’était pas le seul : la doctrine fondamentale se trouve exposée en des termes auxquels Berkeley aurait pu souscrire, dans un passage d’un essai de Locke, inséré pour la première fois dans la quatrième édition et dont Berkeley cite une partie dans son traité. Il n’est pas improbable que Locke ait lui-même reçu cette idée de son ami Molyneux qui a même fourni les exemples de la sphère et du cube. Berkeley n’a donc pas le mérite de la conception ; mais il a celui de la faire passer de l’état d’une supposition à celui d’une vérité scientifique.

Il convient de remarquer aussi que l’impossibilité de voir la distance qui sépare un objet de l’œil (puisque, grande ou petite, elle ne projette qu’un point sur la rétine), bien que l’on ait souvent supposé que c’était une des principales innovations de la théorie de Berkeley, n’était pas, et n’était pas non plus donnée par lui comme une innovation ; mais il l’acceptait dès le début même de son essai comme une vérité admise. Les auteurs qui ont écrit sur l’optique l’avaient déjà reconnu ; mais l’erreur où ils tombaient, et que Berkeley avait pour but de corriger, consistait à croire que nous jugeons des distances par une inférence nécessaire de la raison, d’après des considérations géométriques dont nous n’avons aucune conscience, ainsi que le disait fort bien Berkeley, et dont la plupart des hommes n’ont aucune connaissance. Toute son argumentation tend à montrer que l’inférence n’est pas donnée par la raison, mais par une association empirique, et que la relation entre nos impressions de la vue et les faits qu’elles indiquent ne saurait être découverte que par expérience directe. C’est ce qui fait de l’analyse que Berkeley a faite de la vision le plus remarquable exemple et le modèle de l’analyse psychologique. C’était pour la première fois que la puissance que possède la loi d’association de donner à des combinaisons