Page:Revue philosophique de la France et de l’étranger, tome I, 1876.djvu/239

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

qu’elles ne sont pas. Ces expériences remplissent les conditions d’une induction vraie. Ce qui nous paraît une perception est une interprétation de signes, voilà une conclusion qui ne repose pas sur un argument contestable, mais qui a pour base la même preuve, tant en degré qu’en espèce, que les vérités de la science physique.

La seule partie de la question qui demeure encore ouverte à la discussion est la nature précise des signes auxquels nous discernons l’étendue à deux dimensions, les figures planes et la relation entre ces signes et les faits qu’ils signifient. On a dépensé beaucoup de raisonnement, nous sommes bien loin de dire sans utilité, pour soutenir qu’il faut que nous ayons certainement, par le seul sens de la vue, une perception de l’étendue et de la figure en surface. Mais ces raisonnements ne touchent point la théorie de Berkeley, puisqu’il admet que nous avons des impressions distinctives de la vue correspondant aux différences d’étendue et de figure tactile, impressions que nous pouvons appeler si nous voulons, et il le fait souvent (faute d’une appellation meilleure), étendue et figure visible. Nous ne pouvons pas connaître par les signes les différences des choses signifiées, s’il n’y a pas en même temps des différences dans le signe lui-même. Mais ce que Berkeley soutient c’est que, cette étendue ou figure visible, ou ce qu’il nous plaît d’appeler par ces noms, n’ont rien de commun avec l’étendue tactile, ou ce que nous considérons comme l’étendue et la figure réelles qu’ils servent à désigner ; que le lien qui les unit est tout arbitraire, issu de la volonté de Dieu ; et que bien loin que l’étendue visible et l’étendue tactile soient de même qualité, nous n’aurions jamais soupçonné qu’il existe entre elles une relation, si l’expérience ne nous l’eût révélée. Dans l’opinion de Berkeley une personne née aveugle, à qui on rend la vue, quand elle est devenue grande, et à qui l’on montrerait pour la première fois un cube et une sphère, ne devrait pas savoir du premier coup laquelle de ces deux figures est le cube ou la sphère qu’elle connaît déjà par le toucher. Cette opinion est soutenue par les meilleures preuves. Mais la théorie n’a pas besoin de cette conclusion extrême ; en effet bien que l’étendue ou figure visible n’ait, et même qu’elle ne puisse avoir aucune ressemblance positive avec l’étendue tactile, il est possible qu’il y ait entre elles une analogie, une ressemblance de relations, c’est-à-dire que les parties de l’une ont peut-être des relations mutuelles ressemblant à celles qui unissent les parties de l’autre. Par exemple le cube visible et le cube tangible ont l’un et l’autre des angles, espèce de choses particulières qui n’existent pas dans la sphère visible ou tangible ; et cette ressemblance de relations peut être cause qu’une personne née aveugle, et à qui plus