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toute différenciation au sein d’une même espèce a forcément commencé par être exceptionnelle et c’est pourquoi, contrairement à M. Lemoine, nous estimons que M. Darwin n’a nullement été infidèle à la loi de continuité. Une considération bien plus forte, c’est qu’il est contradictoire d’expliquer par l’hérédité l’instinct de la génération, « le plus manifeste, le plus impérieux, le moins progressif, le plus général et le plus inexplicable de tous les instincts, » puisqu’il est lui-même « la raison de la possibilité de l’hérédité. » Fort de cette raison, notre auteur conclut que M. Darwin n’a pas plus que Lamarck tenu ses promesses.

Après cette revue historique, il s’attache à déterminer les lois générales de l’instinct chez les animaux et chez l’homme. Il montre d’abord que l’instinct ne peut avoir de place ni dans le monde inorganique, ni dans la volonté de l’homme libre : il occupe la région intermédiaire, il ne s’accommode en effet, ni avec l’absence complète ni avec la perfection de l’individu et il est d’autant plus puissant que l’animal vit davantage de la vie de l’espèce. En résumé, « l’instinct est vraiment comme l’espèce ; il lui est attaché, il a la même origine et la même destinée ; il se perfectionne avec elle dans les mêmes limites, par l’habitude et l’hérédité : comme elle, il subit l’influence des milieux et des circonstances ; comme l’espèce ne peut exister réellement que mariée à l’individualité de chaque être, l’instinct ne peut rien qu’il ne s’allie avec les capacités variables de chaque individu. »

Mais enfin comment naît-il ? Quelles sont tout au moins ses conditions d’existence ? sans stimulus qui sollicite l’activité, sans besoin en un mot, il n’y a pas d’instinct ; le besoin, voilà son fond premier. La sensation du besoin est sa seconde condition. Il fuit la douleur du besoin dont il naît, sans rechercher le plaisir comme le résultat futur de l’action : il est donc plus que le besoin et moins que le désir. Il pousse l’agent,, il le force à produire un effet, il ne lui propose pas une fin : il est aveugle et cependant on ne saurait lui refuser une certaine conscience si affaiblie qu’on voudra. « La spontanéité, la sensibilité, la conscience à son dernier degré d’obscurité, l»intelligence au moins confuse du présent, telles sont les premières conditions de l’instinct, conditions générales et essentielles. » C’est là l’instinct à l’état rudimentaire : les insectes nous le montrent dans sa perfection, fondant des monarchies, instituant des républiques. Plus il est parfait, plus il exclut l’individualité, son triomphe c’est d’effacer les individus dans l’espèce. Les instincts les mieux caractérisés sont les instincts en quelque façon collectifs.

On a rarement porté plus loin le talent de l’analyse que dans toutes ces pages ; mais nous avons hâte d’arriver à l’homme. M. Lemoine réduit autant que possible le nombre des instincts dont on aimait à nous gratifier, c’est à peine s’il nous en conserve cinq ou six qui chez nous comme chez les bêtes ne dirigent jamais que les fonctions relatives à la vie animale : encore cèdent-ils bientôt le pas à l’habitude et à la