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Page:Revue philosophique de la France et de l’étranger, tome I, 1876.djvu/213

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moine ne fait pas difficulté de reconnaître que « cette nouvelle thèse a une grande apparence de vérité quand on se renferme exclusivement dans la considération des actions humaines. » Il est bien peu en effet de nos actions réputées instinctives qui ne soient le résultat d’habitudes invétérées. « Il n’y a pas, dit notre auteur, jusqu’à l’action de têter où une observation attentive ne puisse découvrir une certaine maladresse de l’enfant nouveau-né, des tâtonnements, des efforts réels, de rapides progrès sous l’empire de cette dure et ingénieuse maîtresse, la nécessité. » Toutefois il ne suffit pas de montrer que certaines actions paraissent instinctives sans l’être réellement, pour être en droit de nier l’instinct lui-même : pour le nier absolument il faudrait le chasser de l’activité non-seulement de l’homme fait, mais de l’enfant, du nouveau-né, de tous les animaux. Ne peut-il pas d’ailleurs être progressif, perfectible, ressembler à l’habitude et cependant en être distinct ? Enfin tout être n’a-t-il pas toujours une nature ? Une nature acquise ne suppose-t-elle pas une nature primitive, des besoins originels qui poussent à agir et ces besoins ne seraient-ils pas précisément ce que nous appelons l’instinct ou quelque chose d’approchant ?

Comme il est facile de le voir par la nature des questions que vient de lui suggérer l’examen des idées de Condillac, M. Lemoine ne se refuse en aucune façon à faire de larges concessions à ses adversaires. Il accorde beaucoup à Lamarck et à M. Darwin, à Lamarck surtout. Ces deux célèbres naturalistes soutiennent également que l’instinct n’est pas, comme le pense le vulgaire, quelque chose de primitif, d’inné, d’immuable ; qu’il s’acquiert, se forme et se transforme, mais que ce travail d’acquisition est l’œuvre lente des siècles. Seulement, tandis que, dans son système, Lamarck ne fait guère intervenir que l’habitude héréditaire, M. Darwin, dans le sien, supprime ou peu s’en faut l’habitude, et donne à l’hérédité de nouveaux auxiliaires : la sélection naturelle et la concurrence vitale. Sous l’une comme sous l’autre forme, la théorie de la transformation de l’instinct est intimement unie à celle de la transformation des espèces et il n’en peut être autrement, car « c’est un fait généralement incontesté que les instincts des animaux sont dans une corrélation étroite et constante avec leur structure organique, quelles que soient d’ailleurs la cause et la raison de cette harmonie, que ce soient les organes qui soient appropriés aux instincts ou les instincts qui soient accommodés aux organes. » Après avoir ainsi résumé fort exactement la thèse générale du transformisme, l’auteur recherche si l’habitude accrue de l’hérédité, ou l’hérédité servie par d’autres auxiliaires peuvent en principe rendre compte de la formation des instincts et si, en fait, les instincts n’ont pas une autre origine. Peu importe du reste qu’on puisse établir l’existence de nombreux instincts : pour détruire une affirmation universelle, il n’est pas besoin de deux faits contradictoires, un seul suffit.

M. Lemoine ne nie pas les habitudes héréditaires, ni leur puissance. La réalité en est on ne peut mieux constatée dans quelques cas qui sont