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analyses. — e. de hartamann. La Religion de l’Avenir

sans en être incommodée, ce qu’il y a de plus coriace en fait de contradictions. Certum quia impossibile, » dit Tertullien.

La nécessité inexorable de « se chercher un protecteur » pour se défendre contre l’hostilité du monde a pu seule décider la religion à unir de temps en temps ses destinées à celles de la science. C’est de cette union forcée qu’est née la théologie. Mais la théologie n’est faite que pour répondre à des besoins d’apologétique, et nullement pour satisfaire la curiosité ou les exigences de l’esprit scientifique : l’histoire du protestantisme, comme celle du catholicisme, le prouvent par d’irrécusables témoignages. En résumé, la religion ne s’associe à la science que dans l’espoir qu’un christianisme « paré des plumes de la culture moderne sera plus acceptable aux enfants du siècle. »

La religion chrétienne n’est pas moins hostile à l’art, qui vit surtout du culte de la nature, tandis que l’idéal du chrétien est, au contraire, le détachement, le mépris de la vie. Mais l’argumentation de l’auteur est ici trop brève pour paraître concluante.

M. de Hartmann insiste davantage sur l’opposition de la métaphysique et de la morale chrétienne avec les conceptions correspondantes du génie moderne. Nous rencontrons ici les affirmations capitales du livre, celles sur lesquelles l’auteur revient le plus complaisamment. « La conscience moderne s’insurge contre l’anthropomorphisme inséparable du théisme chrétien comme de tout théisme. » Elle ne veut plus accepter qu’un « Dieu immanent ou le Dieu des lois éternelles de la raison. » Au concept d’un Dieu personnel, séparé du monde et le gouvernant du dehors, au Dieu transcendant du christianisme qui agit sur le monde par des miracles, l’esprit moderne oppose invinciblement l’idée d’un Dieu immanent qui régit l’univers par des lois immuables ; et, pour sauver les droits menacés de la science, il n’hésiterait pas à faire appel au scepticisme et même à l’athéisme. Les conséquences pratiques, qui découlent du théisme chrétien, sont encore plus antipathiques à la conscience moderne que ses conséquences théoriques. En face de la volonté toute-puissante d’un Dieu personnel, la volonté humaine se sent asservie, anéantie, et perd son autonomie morale. Le devoir n’est plus un ordre qu’elle se donne à elle-même, mais le commandement d’une volonté étrangère et supérieure. Tandis que, depuis Kant, la moralité et l’autonomie de la personne humaine sont, pour la conscience moderne, deux termes identiques, le théisme chrétien affirme, au contraire, qu’ils sont contradictoires.

Au triple point de vue de la science, de l’art, de la moralité, le christianisme est donc l’ennemi de la culture moderne. La guerre d’extermination que se livrent l’État et l’Église, en Allemagne, n’est pas autre chose, au fond, que celle de l’esprit moderne et de l’esprit chrétien. Et cela est tellement vrai que les orthodoxes protestants prennent parti contre l’État, témoignant ainsi, à leur insu, que les intérêts du christianisme sont solidaires de ceux du catholicisme. « Un avantage remporté par l’utramontanisme serait suivi instantanément d’une victoire des