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Page:Revue philosophique de la France et de l’étranger, tome I, 1876.djvu/18

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tinctif de l’homme ; deux perceptions successives fort dissemblables laissent néanmoins un résidu commun qui est une impression, une sollicitation, une impulsion distincte dont l’effet final est telle expression inventée ou suggérée, c’est-à-dire tel geste, tel cri, telle articulation, tel nom.

J’en viens au mot tem, l’un des plus notables et l’un des premiers qu’elle ait prononcés. Tous les autres sont probablement des attributifs[1], et les assistants n’ont pas eu de peine à les comprendre ; celui-ci est probablement un démonstratif, et, comme ils n’avaient rien pour le traduire, il leur a fallu plusieurs semaines pour en démêler le sens.

D’abord et pendant plus de quinze jours, l’enfant a prononcé ce mot tem comme le mot papa, sans lui donner un sens précis, à la façon d’un simple ramage ; elle exerçait une articulation dentale terminée par une articulation labiale et s’en amusait. Peu à peu ce mot s’est associé en elle à une intention distincte ; aujourd’hui il signifie pour elle : donne, prends, voilà ou regarde ; en effet, elle le prononce très-nettement, plusieurs fois de suite, avec insistance, tantôt pour avoir un objet nouveau qu’elle voit, tantôt pour nous engager à le prendre, tantôt pour attirer sur lui notre attention. Tous ces sens sont réunis dans le mot tem. Peut-être vient-il du mot tiens qu’on a employé souvent avec elle et dans un sens assez voisin. Mais il me semble plutôt que c’est un mot créé par elle et spontanément forgé, une articulation sympathique, qui, d’elle-même, s’est trouvée d’accord avec toute intention arrêtée et distincte, et qui, par suite, s’est associée à ses principales intentions arrêtées et distinctes, lesquelles sont aujourd’hui des envies de prendre, d’avoir, de faire prendre, de fixer son regard ou le regard d’autrui. En ce cas c’est un geste vocal naturel, non appris, à la fois impératif et démonstratif, puisqu’il exprime à la fois le commandement et la présence. de l’objet sur lequel porte le commandement ; la dentale t et la labiale m réunies dans un son bref, sec, subitement étouffé, correspondent très-bien, sans convention et par leur seule nature, à ce sursaut d’attention, à ce jaillissement de la volonté brusque et nette. — Ce qui rend cette origine probable, c’est que d’autres mots ultérieurs et dont on parlera tout à l’heure sont visiblement l’œuvre, non de l’imitation, mais de l’invention[2].

  1. Max Mueller, Lectures on the science of language, 6e Ed., Tome I, p. 309 : les sciences d’une langue sont au nombre de 400 ou 500, et se divisent en deux groupes, les unes attributives, les autres démonstratives.
  2. Le petit garçon d’un voisin, à 20 mois, avait un vocabulaire de sept mots, et parmi ceux-ci ce mot ça y est, assez analogue au mot tem et intraduisible