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jectivant il crée à tous les degrés les êtres individuels dans les différents règnes et l’homme en particulier, le dernier sinon le plus parfait de ces êtres. Mais de plus, entre le monde des phénomènes et la volonté, il y a des intermédiaires. Ce sont les idées, les types éternels des êtres au sens platonicien et que la volonté elle-même crée en s’objectivant. Telles sont les bases de la métaphysique et de la physique de l’auteur. Quant à sa morale, on la connaît, c’est le pessimisme.

La destinée de tous les êtres vivants, c’est le mal, la douleur, fait positif dont la jouissance est la simple négation. S’affranchir de la douleur, se délivrer de la souffrance, tel est donc le but à atteindre. Mais comment ? L’unique moyen pour l’être raisonnable, qui a conscience de lui-même, c’est la négation même de la volonté qui est en lui, son retour au néant. Voilà la morale. — Quelle sera l’esthétique en rapport avec ce système ? La conception même du beau et de l’art, du rôle qu’il est appelé à jouer dans la vie humaine, nous en livre le secret. Le beau, c’est l’idée elle-même, ce type éternel qui apparaît plus ou moins voilé sous les formes de la nature et de la vie réelle. Or, la contemplation du beau, comme le dit Kant, produit en nous une jouissance désintéressée. En contemplant le beau, celui qui éprouve cette jouissance, ne songe pas à lui-même. Le moi qui s’objective, s’oublie ; son individualité disparaît ; la volonté en lui est suspendue et comme anéantie. Le beau réel, et l’art qui fait contempler d’une façon plus claire l’idéal, opèrent donc cette délivrance de l’âme, cet affranchissement auquel l’homme doit aspirer. Il y trouve au moins momentanément l’oubli des misères de sa condition présente.

Cette théorie de l’art et du beau a une analogie manifeste avec l’idée de l’art dans l’esthétique idéaliste, telle qu’elle est d’abord dans Kant, puis dans Fichte, dans Schelling, Hegel, telle que Schiller la formule en ces vers : « La vie est le sérieux, la sérénité appartient à l’art. » Où est donc l’originalité de cette doctrine ? Elle est dans ce qui en fait le vice radical : la négation de la volonté et avec elle de l’individualité, de l’activité. L’art nous fait oublier les souffrances de la vie, mais c’est en nous donnant l’idée, le spectacle vivant d’une vie plus haute. Loin d’être l’anéantissement, c’est une transfiguration, une glorification. Il donne le goût et le pressentiment d’une sorte de vie immortelle et divine ; l’art est aussi appelé une révélation et il l’est en effet. Ainsi l’entendent tous les systèmes antérieurs, où s’est développé l’idéalisme. Malgré leurs défauts, aucun ne reste dans la négation ; tous affirment la vie, sauf à l’accuser trop faiblement et à l’absorber à leur tour, dans une vague généralité.