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Page:Revue philosophique de la France et de l’étranger, tome I, 1876.djvu/14

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pendant des heures entières elle s’agitait des quatre membres et poussait une quantité de cris et d’exclamations variées, mais rien que des voyelles, pas de consonnes ; cela dura ainsi plusieurs mois.

Par degrés, aux voyelles se sont ajoutées des consonnes, et les exclamations sont devenues de plus en plus articulées. Le tout a fini par composer une sorte de ramage très-diversifié et très-complet qui durait un quart d’heure de suite et recommençait dix fois par jour. Les sons (voyelles et consonnes) d’abord fort vagues et difficiles à noter se sont de plus en plus rapprochés de ceux que nous prononçons, et la série des simples cris est devenue presque semblable à ce que serait pour nos oreilles une langue étrangère que nous ne comprendrions pas. — Elle se complaît à son ramage comme un oiseau ; on voit qu’elle en est heureuse, qu’elle sourit de plaisir ; mais ce n’est encore qu’un ramage d’oiseau ; car elle n’attache aucun sens aux sons qu’elle émet. Elle n’a acquis que le matériel du langage. (Douze mois.)

Elle l’a acquis en grande partie par elle-même et toute seule, pour une petite partie grâce à l’aide d’autrui et par imitation. Elle a fait d’abord mm spontanément en soufflant avec bruit, les lèvres fermées ; cela l’amusait, et c’était là pour elle une découverte. De même pour un autre son, kraaau, prononcé du gosier en gutturales profondes ; voilà la part de l’invention personnelle, accidentelle et passagère. — On a refait devant elle ces deux bruits à plusieurs reprises ; elle a écouté attentivement, et maintenant elle parvient à les répéter tout de suite quand elle les entend. — Même remarque pour le son papapapa, qu’elle a dit d’abord plusieurs fois au hasard, et d’elle-même, qu’on lui a répété cent fois pour le lui fixer dans la mémoire et qu’elle a fini par dire volontairement, avec une exécution facile et sûre (toujours sans en comprendre le sens), comme un simple gazouillement qu’il lui est agréable de faire. — En somme l’exemple et l’éducation n’ont guères servi qu’à appeler son attention sur des sons que déjà elle ébauchait ou trouvait d’elle-même, à provoquer leur répétition ou leur achèvement, à diriger de leur côté sa préférence, à les faire émerger et surnager dans la foule des autres sons semblables. Mais toute l’initiative lui appartient. Il en est de même pour ce qui concerne les gestes. Pendant plusieurs mois, elle a essayé spontanément tous les mouvements des bras, la flexion de la main sur le poignet, le rapprochement des mains, etc. Puis, après enseignement et tâtonnements, elle est parvenue à frapper ses mains l’une contre l’autre, comme on le lui a montré en disant bravo, à tourner régulièrement les mains ouvertes, comme on le lui a montré en chantant au bois, Joliette, etc. L’exemple, l’enseignement, l’édu-