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Page:Revue philosophique de la France et de l’étranger, tome I, 1876.djvu/127

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de porter un regard en fin de compte. C’est par ce point que Schopenhauer se rattache à Kant, et qu’à une époque récente « la philosophie de l’inconscient » dont on a tant parlé, s’est rattachée à son tour à Schopenhauer. L’opposition qui existe chez Kant entre le phénomène et la chose en soi se transforme dans Schopenhauer en un dualisme de la représentation et de la volonté. Dans le domaine de la représentation tout est clair, tout s’enchaîne, tout est dominé par la raison et la cause. La volonté, au contraire, est la chose obscure en soi, qui ça et là fait irruption dans le monde des représentations comme un fait énigmatique. Dans la philosophie de l’inconscient enfin, cette chose en soi a pris le nom de « l’inconscient, » et ce nom indique déjà qu’elle réunit en elle tout ce qui ne peut pas être ramené à des principes clairs de l’entendement. Ici donc, comme déjà dans Schopenhauer, règne d’un côté, dans le domaine de la représentation une conception relativement claire, se rapprochant de la spéculation scientifique ; et, de l’autre côté, on rencontre une sympathie tout aussi manifeste avec les aberrations mystiques et spiritistes de la société prétendue éclairée de l’époque actuelle. Peut-être est-ce justement l’union d’éléments si hétérogènes qui rend si chers a une partie du public d’aujourd’hui ces derniers fruits philosophiques qui ont poussé sur le terrain du dualisme de Kant.


III


Pour déterminer le caractère fondamental de la philosophie d’une époque, les idées, qui dominent le développement des sciences particulières, sont certainement d’une importance plus grande que ces courants d’opinion qui se manifestent par la popularité de tel ou tel philosophe. Car la science devance toujours l’opinion publique. Et dans la science — on peut, je crois, l’affirmer hardiment — le système dualiste du monde n’a plus de partisans. Il se peut que quelques savants suivent encore, en dehors du domaine de leurs propres travaux, le courant des préférences populaires. Mais la marche générale de notre développement scientifique tend à une conception du monde, unitaire, monistique. Tout le monde reconnaît que notre science a des bornes et en aura toujours. Mais, aussi loin qu’elle s’étend, elle tient à posséder un enchaînement intérieur et résiste à la tentative d’une séparation en deux moitiés tout à fait différentes. C’est pourquoi ces systèmes qui flottent entre le rationalisme et le mysticisme n’ont plus de partisans dans le monde scientifique actuel.