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Ou sommes-nous obligés d’attendre d’une philosophie de l’avenir un tableau général du mouvement intellectuel de notre époque ? Ou enfin, ne serait-il peut-être plus jamais donné à l’esprit humain de développer une vue philosophique de l’univers qui s’accorde parfaitement avec les données et les exigences des sciences particulières ?

Kant est incontestablement, parmi les philosophes modernes, celui qui a exercé sur les sciences particulières et surtout sur la science de la nature l’influence la plus profonde et la plus durable. À Kant se rattachent en outre tous les développements postérieurs de la pensée philosophique, quelque tranchées que puissent être les oppositions qui les séparent les uns des autres. On comprend dès lors qu’aux yeux de beaucoup de personnes la philosophie de Kant soit encore aujourd’hui le seul système philosophique qui n’ait pas été dépassé par le progrès des sciences particulières.

En effet, si la gloire si rare d’avoir fait des découvertes philosophiques appartient à un philosophe moderne, c’est certainement à Kant. Son plus grand mérite est d’avoir montré les conditions subjectives de notre entendement. Mais il y avait deux parties dans cette œuvre : la recherche des conditions de. l’intuition ou de la perception des sens et celle des conditions de la connaissance par les concepts. En démontrant que l’espace et le temps sont les conditions subjectives de notre intuition, Kant n’a pas déterminé d’où vient le contenu, ou, selon sa propre expression, la matière de la sensation. Kant a montré que l’espace et le temps ne sont que des formes de notre intuition venant de nous, et il n’a pas examiné comment elles naissent en nous. Le problème relatif à la théorie de la connaissance, que soulève l’intuition, Kant l’a résolu ; mais il n’en est pas ainsi du problème psychologique, également contenu dans l’intuition. Plus tard Herbart s’est occupé de ce dernier problème au point de vue philosophique, et ensuite la psychologie expérimentale moderne l’a examiné au point de vue de l’expérience physiologique.

Il en est de même de la connaissance par les concepts. Kant a montré que partout nous mettons nos concepts dans les choses. Mais il n’a pas répondu à la question : si les concepts fondamentaux de l’intelligence, les idées de cause, de substance, de qualité, de quantité, etc., sont innées ou si elles sont produites psychologiquement. Peut-être les a-t-il regardées comme innées. Encore aujourd’hui les opinions sont partagées sur cette question, qui a été le point de départ de Locke dans ses Essais mémorables. Beaucoup de philosophes voudraient au moins faire un choix parmi les concepts fondamentaux de Kant et restreindre avec Schopenhauer le fondement originel de notre pensée à l’idée innée de la causalité. L’expérience psycholo-