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ordinaire de l’homme d’État qui, ni meilleur ni pire que ses contemporains, perdit dans les palais et dans les chancelleries tant d’années précieuses pour la science. M. K. Fischer termine ce premier livre, tout rempli de ce qu’il y avait de périssable et de mortel dans l’homme, par l’énumération des ouvrages du philosophe, des Essays (1597), de l’((Advancement of Learning (1605), du De sapientia veterum (1609), du Novum Organon {1620), enfin des neuf livres De dignitate et augmentis scientiarum (1623) : on ne saurait rêver plus éclatant contraste entre la vanité des actions humaines et la solidité relative des œuvres de la pensée.

Le second livre de M. K. Fischer est consacré à la doctrine de Bacon, et tout d’abord au but de sa philosophie. Que voulait Bacon ? Étendre toujours davantage la puissance de l’homme sur cette planète, qui n’était plus sans doute qu’une planète entre tant d’autres, mais qui du moins était bien son royaume, et non plus l’escabeau d’un dieu. Pour pouvoir, il faut savoir, il faut connaître cette nature sur laquelle l’homme doit régner, saisir le secret de ses lois afin de les diriger : celui-là seul lui commande qui lui obéit. L’expérience, la méthode expérimentale, avec l’induction et la déduction, est la seule voie qui conduise l’esprit délivré de l’erreur à cette connaissance de la nature qui est la science. Telle est la matière des premiers chapitres ; dans les suivants, on examine le rapport de Bacon aux philosophes antérieurs, Aristote, Platon, Démocrite. S’il combat Aristote de toutes ses forces et ne veut avoir rien de commun avec lui, si, tout en prisant davantage le génie de Platon, il le renvoie parmi les poètes comme il a relégué Aristote parmi les sophistes, Bacon se sent attiré vers les vieux philosophes grecs qui spéculèrent sur la nature plusieurs siècles avant Socrate. Il se prend à estimer le matérialisme antique et s’attache surtout à la doctrine atomistique de Démocrite. Ce n’est pas seulement de Démocrite, c’est de presque tous les philosophes antérieurs à Socrate qu’il fait plus de cas que de Platon et d’Aristote. Les homœoméries d’Anaxagore, les atomes de Leucippe et de Démocrite, le ciel et la terre de Parménide, la discorde et l’amour d’Empédocle, le processus cosmique d’Heraclite pour qui l’univers s’éteint et se rallume éternellement, tout cela, disait Bacon, nous parle de réalités, de corps, d’expérience, tandis que la physique et la métaphysique d’Aristote ne contiennent que des mots.

Au sortir de cette philosophie de mots, où l’on parle bien de la matière, mais de la matière des vaines disputes d’école, non de celle de l’univers (materia disputationum, non universi), Bacon éprouvait un véritable soulagement à lire dans Démocrite que la matière est éternelle, qu’elle est inséparable de la force et ne devient ce monde avec tous ses êtres et toutes ses propriétés que par le mouvement des atomes dans l’infini de la durée et de l’espace. Toutefois, en bon physicien, aux atomes Bacon préféra les corpuscules ou particules de la matière, car il. redoutait par-dessus tout la métaphysique. Depuis Démocrite, Épicure et Lucrèce exceptés, il ne comptait jusqu’à son siècle que des corrupteurs de la philosophie. D’abord Platon avec ses fantaisies idéa-