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Page:Revue philosophique de la France et de l’étranger, tome I, 1876.djvu/104

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question, et signaler ce qui semble se dégager plus nettement des recherches les plus récentes. Pour résumer, voici textuellement les conclusions de M. Giraud-Teulon :

« Le premier aspect sous lequel s’offrent les sociétés primitives est celui de grandes masses, et non pas de la petite famille patriarcale. Au sein de ces masses, la parenté individuelle est inconnue à l’origine : les individus sont affiliés au groupe dans son ensemble, à la horde entière : l’enfant a pour pères, tous les pères de la communauté, et — chose plus répugnante encore à notre sentiment, — il ne connaît pas une femme seule en qualité de mère, mais toutes les femmes de la horde le tiennent indistinctement pour leur fils.

« Après une nuit dont on ne saurait calculer la durée, sortant comme d’une matière à l’état diffus et sans organismes, le genre humain manifeste une tendance continue à « l’individuation, » tendance qui paraît avoir été sa loi de développement ; les masses paraissent se scinder ; de petits groupes s’isolent plus ou moins de la horde, et commencent à vivre d’une existence particulière.

« À ce moment s’élabore le principe de la famille : le mariage, c’est-à-dire l’union plus ou moins durable d’un nombre plus ou moins grand d’individus, devient une habitude ou une nécessité dans les communautés primitives. La notion de parenté individuelle surgit, mais d’abord limitée aux seuls parents par les femmes ; la première « famille » se dessine, se groupe autour de la mère, et non du père. Dans ces groupes de consanguins, l’oncle maternel remplit souvent l’office du patriarche, et les biens passent en ligne indirecte du frère de la mère au neveu.

« Enfin, résultat tardif d’évolutions séculaires et de lentes améliorations dans les conditions économiques, la famille patriarcale, basée sur le principe du mariage, — union d’un seul homme avec une ou plusieurs femmes, — apparaît sur la scène anté-historique, comme un progrès de l’esprit humain sur d’antiques et grossières institutions. À son avènement un vieux monde s’écroule, et sur ses ruines s’élèvent ces sociétés qui nous paraissent déjà vieilles, lorsque commence l’histoire proprement dite. »

Voilà certes des aperçus très-intéressants et d’une grande ampleur. Assurément il y a dans tout cela bien des conjectures, et la part de l’inconnu reste immense. Mais nous devons dire, pour rendre pleine justice à M. Giraud-Teulon, que lui-même ne se dissimule pas ce qu’il y a encore d’obscur, d’hypothétique, d’aventureux, dans toute cette laborieuse et savante « exégèse. » Sa dernière conclusion est si modeste et d’un esprit si véritablement scientifique, qu’elle désarme la critique. « Pour nous, dit-il, suspendant jusqu’à évidence acquise notre conclusion formelle, nous continuerons à rassembler les éléments d’une solution décisive… »

C’est à la fois un aveu et une promesse.

Henri Marion.