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l’autre. On nous montre bien, par exemple, comment le droit de succession a pu influer, dans tel cas, sur l’organisation de la famille. C’est un principe au Japon (c’en était un également, il y a cent ans à peine, chez nos Basques[1]), que les biens d’une maison ne doivent pas être divisés, mais passer en totalité à un héritier unique. Cet héritier est l’aîné des enfants, peu importe son sexe. Si c’est une fille, elle devient chef de famille dans la maison paternelle qu’elle ne doit point quitter. Le mari qu’elle épouse vient demeurer avec elle et prend son nom. Les enfants qui naissent de ce mariage portent également le nom de leur mère. Il va sans dire que, dans ce cas, le mari ne peut être qu’un cadet de famille, l’aîné étant toujours tenu de rester chef de maison sous le toit de son père. — Si l’aîné est un garçon, sa femme (toujours et nécessairement une cadette) vient demeurer chez lui : c’est lui qui donne son nom à toute la famille. Au cas où deux cadets se marient entre eux, qui est chef de maison et qui donne son nom ? Ce n’est ni le mari de plein droit, ni la femme ; mais « celui dont le père a construit ou a acheté la maison nuptiale. »

Voilà certes un curieux exemple de l’influence des conceptions économiques sur le régime de la famille. On peut très-bien accorder de même en termes généraux, que c’est le progrès économique qui a rendu possible la lente transformation de la famille patriarcale : on conçoit, en effet, qu’une telle transformation ait requis certaines conditions matérielles, comme un développement déjà considérable de la richesse, une suffisante sécurité, une résidence relativement fixe, la division au moins tolérée du territoire, la construction de huttes séparées dans des enclos distincts, etc., etc… Dès que ces conditions furent réalisées et qu’on eut affaire à de vraies propriétés, l’instinct naturel portait nécessairement à diminuer le nombre de copartageants et partant à restreindre le cercle des parents. Mais ne faut-il pas aussi compter pour quelque chose, si peu que ce soit, l’attachement instinctif du père pour ses enfants ? Ce sentiment est moins primitif que l’amour maternel, soit, mais encore doit-il, pour être aujourd’hui si profondément naturel, avoir fait de très-bonne heure son apparition. Cet élément affectif a été, croyons-nous, un peu trop négligé par M. Giraud-Teulon.

Nous ne suivrons pas M. Giraud-Teulon dans les derniers chapitres de son livre. Ils ne contiennent aucune nouvelle vue essentielle sur les origines de la famille. On y trouve seulement de nouvelles preuves à l’appui des idées que nous venons de résumer, ou bien (ce qui, en somme, revient au même) des tentatives pour éclairer, à la lumière de ces idées, certains points obscurs de l’histoire classique, par exemple la constitution et la formation de la gens romaine.

Nous n’avons pas, d’ailleurs, la prétention d’avoir exposé tout ce qu’il y a d’intéressant dans cet ouvrage, qui est lui-même le résumé de plusieurs autres. Nous avons seulement voulu faire connaître l’état de la

  1. Eug. Cordier. Le Droit de famille aux Pyrénées. Paris, 1859.