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Page:Revue philosophique de la France et de l’étranger, IV.djvu/614

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604 REVUE PHILOSOPHIQUE

les trois extrémités auxquelles vous vous trouvez réduit : ou bien vous êtes obligé de nier le changement, et alors vous aboutissez au système des Eléates; ou bien vous êtes obligé d'admettre l'iden- tité de l'être et du non-être, c'est-à-dire l'identité des contradic- toires, et alors vous aboutissez au système de Hégél ; ou bien enfin vous devez nier toute existence, sous quelque forme qu'elle se pré- sente, et. alors vous aboutissez au système de Gorgias.

A vrai dire, une pareille objection ne saurait nous arrêter long- temps; et ce qui nous étonne c'est que des génies tels que Hera- clite, Parménide, Bruno, Hegel, etc., se soient laissé séduire par des arguments semblables à ceux qui précèdent. Sans doute, on ne peut dire d'un être qui change : « il est telle chose», car à l'instant même, il n'est plus cette chose. Mais très-certainement on peut dire de lui ce qu'en aucun cas on ne peut dire du néant : « il est moins que ceci ; il est plus que cela. »

Au lieu d'un raisonnement plus ou moins abstrait qui serait diffi- cilement compris du lecteur, prenons des exemples : un être, quel qu'il soit, ne peut être considéré que dans sa substance, sa quan- tité, ses qualités et ses rapports. La substance elle-même rentre dans les qualités qui la constituent. Prenons donc une qualité : l'éten- due par exemple, et supposons qu'un corps d'un volume quelconque change dans son étendue , qu'étant parti d'une certaine étendue a, il arrive à avoir une étendue plus grande b. Pourra-t-on dire de ce corps, pendant toute la durée de son changement, qu'il n'a aucune étendue, qu'il est par conséquent identique au non-être? Non; car on peut dire de lui : il n'a pas précisément telle étendue déterminée, c'est vrai, mais il a une étendue plus grande que a et plus petite que b.

Considérons maintenant un rapport, par exemple un rapport de distance entre deux corps ; supposons que ces deux corps, qui étaient primitivement à une distance a l'un de l'autre, se rapprochent in- sensiblement, et arrivent à une distance b. Encore ici, pourra-t-on dire, pendant toute la durée du changement, que ces deux corps ne sont rien? Pas le moins du monde. On ne pourra dire d'eux, il est vrai, qu'ils sont précisément à telle distance l'un de l'autre; mais on pourra dire : « ils sont à une distance moins grande que a et plus grande que b. » Or, du néant, on le sait bien, on ne peut dire qu'il est plus grand que ceci ou plus petit que cela, qu'il est à une distance moins grande que telle distance déterminée et plus grande que telle autre distance également déterminée. L'être qui change n'est donc pas identique au néant.

Maintenant qu'il est certain que j'existe et que j'éprouve sans

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