Ouvrir le menu principal

Page:Revue philosophique de la France et de l’étranger, IV.djvu/579

Cette page n’a pas encore été corrigée


SE AILLES. — L'ESTHÉTIQUE DE HARTMANN 569

races latines et les races germaines, nous écrivions pour plaire, sans nous soucier de l'idéal allemand. Si cet idéal existe, c'est sans doute dans la conscience des Allemands ; d'où vient donc que, comme vous l'avouez, j'aie pu tromper le public tout entier et les plus distingués d'entre vos critiques . L'héroïne que vous m'opposez est un être ab- strait, c'est la jeune fille en général, telle que vous la concevez, ce n'est pas une jeune fille individuelle et vivante. Elle ressemble aux figures banales de vos mauvais tableaux, avec leurs cheveux blonds, leurs yeux bleus levés au ciel, leur regard creux, sous prétexte de profondeur, leur teint pâle et rose, leur bouche à demi entrou- verte, leur expression monotone de pudeur et de mélancolie. Je soupçonne que, même en Allemagne, il n'y a pas que des femmes lymphatiques avec « un rayon de lune dans les yeux. Ma Juliette n'est point une gravure de keepsake; j'ai allumé son âme à la mienne; elle est une femme vivante qui se distingue entre toutes par son tempérament et son caractère. Elle est de ces pays heureux où l'on boit le soleil dans le vin, où le sang est rouge comme le vin, où l'œil est étincelant comme le soleil. Vous la trouvez impudique; l'impudeur suppose la science du mal, la suprême pudeur est dans l'ignorance de ce qui est défendu. Il y a des témérités qui sont des innocences. Vous ne comprenez pas mes héros : l'un n'est pas un homme, l'autre n'est pas une femme. Comme vous avez raison l ce sont deux enfants. Avez- vous oublié cette heure charmante, où l'adolescent garde encore l'imprudence et la sincérité de l'enfant, où il ne doute de rien, parce qu'il ignore tout; où il est brave parce qu'il ne connaît pas le danger; où il donne son âme sur un regard, et où il jure que cet amour, né en un instant du besoin même d'aimer, durera éternellement. Dans l'exaltation d'un sentiment si nouveau, il ne conçoit pas qu'il puisse jamais renoncer volontaire- ment aux délices d'une passion si douce, il ne sait pas encore que toute fleur se fane, et qu'un parfum ne se respire qu'en s'évanouis- sant. Certes ce n'est qu'une heure fugitive dans la vie, mais cette heure méritait bien d'être chantée. Vous savez maintenant pourquoi je les ai tués tous deux après une nuit d'amour. C'est que ces héros de la toute jeunesse devaient mourir jeunes, c'est que, la première illusion ne durant qu'une heure, ils devaient succomber dans leur ivresse éphémère, sous peine de lui survivre. Ne fût-ce que pendant un instant, ne fût-ce qu'en pensée, qui n'a été Roméo, qui n'a été Juliette ? Le plus souvent l'aveu n'a pas été entendu, la fenêtre s'est refermée dans le silence de la nuit, et, l'heure étant écoulée, la vie a repris son cours, marchant vers des émotions nouvelles, vers les devoirs sérieux, vers les affections durables. Mais nul n'oublie ce tome iv. — 1877. 37

�� �