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Page:Revue philosophique de la France et de l’étranger, IV.djvu/514

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bert. Rien n’est plus intéressant pour le psychologue que de voir une grande âme ballottée entre le sentiment et la raison, trop élevée pour ne pas voir qu’elle a tort de suivre son sentiment, et malgré elle le suivant pourtant. Les âmes vulgaires sont trop esclaves de leurs impulsions inconscientes pour éprouver de telles luttes, car les sentiments qui les mènent, que ce soit l’orgueil, l’ambition, la convoitise, le désir d’arriver aux honneurs, d’amasser de l’argent, ou d’autres mobiles du même ordre, les conduisent d’une main de fer à laquelle elles n’ont jamais même songé à se soustraire. À l’exception peut-être de quelques sages bien rares qui, sachant par l’expérience que nul but ne vaut la peine qu’on se donne pour l’atteindre, renoncent à en poursuivre aucun, acceptent les événements avec une résignation tranquille, se contentent d’étudier le monde comme une machine curieuse et ne demandent à l’heure présente que ce qu’elle peut leur donner ; à moins d’être un de ces rares philosophes, les hommes sont les obéissants esclaves d’un petit nombre de sentiments dominants ; et, lorsqu’ils contestent qu’ils en sont esclaves, c’est qu’ils sont à ce point conduits par eux, qu’ils leur obéissent sans même avoir conscience de leur servitude.

Nous pouvons, comme conclusion de tout ce qui précède, répéter que ce sont les sentiments dont la résultante forme notre caractère qui sont les mobiles de notre activité, et que cette dernière dérive toujours d’un sentiment à rechercher ou à fuir. Sans la faim qui nous force au travail, sans l’amour qui nous pousse à nous reproduire, sans tous ces sentiments divers qui nous mènent à leur gré, comme le vent secoue le feuillage, et qui, enfants d’un long passé, portent en germe un long avenir, que deviendrait notre espèce ?

Il est possible que, dans l’avenir qui attend notre planète, la science, continuant son œuvre, finisse par substituer entièrement la raison au sentiment, et montre enfin clairement à l’homme l’inanité de ses désirs. Mais le jour où la raison régnera sans rivale, le jour où la femme, mettant en présence des courts moments de bonheur que lui donne l’amour les ennuis de la maternité et les tourments qui l’accompagnent, se dira : Pourquoi ? le jour où l’homme, comprenant qu’il est dupe de l’instinct qui le pousse à désirer des êtres qui ne sont pas nés, et dont l’avenir est si souvent misérable, comparera les joies de la paternité, toutes faites d’espoir, aux soucis et aux sacrifices qu’elle entraîne, et lui aussi se dira : Pourquoi ? le jour où l’intérêt de sa conservation l’emportera chez le soldat sur le sentiment du devoir ; le jour où la raison montrera au misérable, obligé de consacrer toutes les heures que n’exige