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Page:Revue philosophique de la France et de l’étranger, IV.djvu/511

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associations de sentiments constituant le caractère qui sont les guides de notre conduite, il suffit d’examiner avec soin les actions des personnes qui nous entourent. Nous reconnaîtrons bien vite alors que toutes les actions des hommes, toute l’activité qu’ils déploient, depuis les recherches du savant poussé par un sentiment de curiosité qu’il veut satisfaire jusqu’aux patients labeurs du commerçant qui veut amasser une fortune ou de l’homme que l’ambition domine, ont toujours pour but quelque sentiment à éviter ou à rechercher.

Les mêmes investigations démontreront également à l’observateur qu’il n’y a aucun parallèle entre le développement de l’intelligence et celui des sentiments, et que trop souvent la première est impuissante à limiter les impulsions des seconds. Rien n’est plus fréquent que de rencontrer une intelligence élevée avec des sentiments bas ou, au contraire, des sentiments nobles avec une intelligence peu développée.

Bien qu’il soit facile à chacun de trouver autour de soi de tels exemples, je crois cependant utile d’en citer quelques-uns choisis au hasard parmi les personnages les plus connus. Ils montreront d’une part le peu de rapport qui existe entre l’élévation de l’intelligence et celle des sentiments, et de l’autre à quel point l’intelligence, même chez des hommes d’un génie supérieur, est faible pour lutter contre le caractère que l’hérédité a mis en eux.

Le premier des exemples que je vais citer m’est fourni par un des savants les plus éminents de l’Angleterre, le chancelier Bacon. Au point de vue de l’élévation de l’intelligence, il n’y a assurément aucun homme de son époque qu’on puisse lui opposer ; mais au point de vue des sentiments, peu de ses contemporains eurent une âme plus basse. L’ambition, l’égoïsme, la cupidité furent ses seuls guides, et il leur sacrifia tout, amitié et honneur. L’unique protecteur qu’il eut pendant longtemps, était le favori intime d’Élisabeth, le comte d’Essex. Lorsque ce dernier eut la tête tranchée par ordre de sa souveraine, Bacon, dans l’espérance d’obtenir l’emploi de sollicitor général qu’il convoitait, ne rougit pas d’applaudir dans un écrit public cette condamnation et d’essayer de flétrir la mémoire de celui qui avait été toujours pour lui le bienfaiteur le plus généreux et l’ami le plus constant.

L’acte de Bacon lui fut, du reste, inutile ; car, bien qu’il l’eût commis à l’instigation de la reine, cette dernière était trop intelligente pour croire qu’on pût compter beaucoup sur un homme capable d’actions pareilles. Ce fut seulement sous le règne de Jacques III que, grâce à la protection du duc de Buckingham, qu’il