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Page:Revue philosophique de la France et de l’étranger, IV.djvu/497

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SE AILLES. — L'ESTHÉTIQUE DE HARTMANN 487

Ce que nous venons de dire du génie, nous pouvons le répéter à propos de l'émotion qu'excite en nous la présence du beau. Sans doute cette émotion doit son origine à un processus de l'incons- cient, et, au moment où on l'éprouve, l'analyser serait la détruire, puisqu'elle n'existe qu'à la condition de naître en nous sponta- nément, sans qu'interviennent ni l'intelligence ni le libre arbitre. Mais ce n'est pas à dire que la réflexion ne puisse prendre pour objet cette émotion esthétique, ni décomposer par l'analyse les éléments qui, en s'unissant dans un seul fait de conscience, la constituent. Le plaisir esthétique est pour la conscience un fait aussi inexplicable que la sensation du goût, du son, de la couleur, mais « il se distingue de l'impression sensible, en ce qu'il repose sur « cette dernière. » La science ne pourra jamais donner la raison du sentiment que j'éprouve en face d'une œuvre belle, pas plus que de l'inspiration de l'artiste qui l'a créée, mais après coup la science pourra étudier dans leur détail, les sensations qui, en s'unissant, ont donné naissance à mon émotion. « Si les qualités sensibles doivent « leur origine inconsciente à la réaction immédiate de l'âme contre «l'excitation nerveuse, l'impression esthétique a plutôt sa cause, « ignorée de la conscience, dans une réaction de l'âme contre les « impressions sensibles déjà produites : elle est comme une réaction « du second degré. Voilà pourquoi l'origine de l'impression sensible « nous restera toujours cachée dans un mystère impénétrable, tan- ce dis que le processus générateur de l'impression esthétique a déjà « été, en partie, reproduit sous la forme discursive de la pensée « consciente, et expliqué, c'est-à-dire ramené à des concepts. » M. de Hartmann donne à sa pensée toute sa précision quand il ajoute : « Déjà « Leibniz nommait l'aperception de la beauté des accords en musi- « que une arithmétique inconsciente. La beauté des figures géomé- « triques est dans une correspondance parfaite avec la richesse des « idées mathématiques et des rapports logiques que l'analyse y dé- « couvre. L'ensemble de tous ces rapports est contenu implicitement « dans l'idée inconsciente qui détermine le sentiment, dont l'intui- « tion esthétique est l'objet. »

Ainsi ce qui caractérise le génie c'est l'apparition soudaine et si- multanée dans la conscience d'un monde de pensées en accord. De quel Dieu inconnu ce monde est-il la création? quel est le foyer d'où rayonne cette lumière qui nous envahit soudain? C'est ce que la conscience ne saurait nous révéler. Mais que ce monde soit soumis à toutes les lois de l'esprit, qu'il s'accorde avec la logique, qu'il

1. Philosophie de l'inconscient. T. I", p. 303; trad. D. Nolen, p. 322.

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