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Page:Revue philosophique de la France et de l’étranger, IV.djvu/494

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484 REVUE PHILOSOPHIQUE

« trer l'obstacle toujours présent, toujours grandissant; que de « tendre les bras vers la côte d'un rivage aimé, et de voir le vaisseau « toujours de plus en plus s'en éloigner! »

Otto Ludwig parle sans cesse des dangers de la réflexion, de sa stérilité, de son impuissance ; il lui oppose l'innocence de la produc- tion naïve, inconsciente, qui seule peut donner la fécondité dans le beau. Il condamne Schiller; il l'accuse d'aimer l'oratoire, le clin- quant ; de ne chercher la simplicité que « comme une parure qui « achève une toilette. » « Schiller, dit-il encore, n'a eu que l'aspi- « ration vers le beau, Gœthe a réalisé le beau lui-même. » L'art qui redevient nature voilà le seul art vrai ; comme l'instinct est la forme de l'activité de la nature, il faut que la production artistique devienne instinctive. « La poésie habite dans les secrètes profon- « deurs de l'âme, le clair empire de la conscience appartient à la « philosophie. » Schiller écrivait à Gœthe : « Votre manière de « passer tour à tour de la production à la réflexion est vraiment « digne d'envie et d'admiration. Ces deux opérations se séparent a complètement en vous ; aussi toutes deux sont également bien a accomplies. Aussi longtemps que vous produisez (arbeiten) vous « êtes réellement dans l'obscurité (im Dunkeln), et la lumière n'est «qu'en vous; mais quand vous commencez à réfléchir, alors la « lumière intérieure jaillit de vous et illumine les objets, pour vous « et pour les autres. Chez moi les deux opérations se confondent, et « ce n'est pas à l'avantage de ce que je fais. » Otto Ludwig ajoute : « Très-bien ! Parfait ! »

M. de Hartmann souscrit à toutes ces affirmations. L'entendement, aidé de toutes les règles déduites des oeuvres des maîtres d'autrefois, ne peut aider en rien la création, car il n'ajoute pas à l'impulsion créatrice. Au contraire, tant que la pensée de ces règles occupe l'es- prit, il est impuissant. 11 faut que la conception forme un tout, un organisme véritable, et, pour cela, qu'elle naisse toute faite des pro- fondeurs de l'activité inconsciente. Ce qui est vrai de la conception primitive est vrai des idées de détail qui l'achèvent. Il n'y a malheu- reusement aucun génie, à qui toutes les parties de l'œuvre se pré- sentent spontanément et d'un seul coup. Le travail de la réflexion intervient toujours pour suppléer aux lacunes de l'inspiration, et introduit dans les œuvres les plus belles d'inévitables imperfec- tions qui peuvent se dissimuler, mais qu'un œil perçant ne manque pas d'y découvrir.

Est-ce à dire que la réflexion ne doive jouer aucun rôle dans la création esthétique? — En premier lieu « l'artiste doit préparer « d'avance, dans son esprit, le terrain sur lequel tomberont les

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