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Page:Revue philosophique de la France et de l’étranger, IV.djvu/469

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Charles RICHET. — LA DOULEUR 459

et sans se débattre. Si, au contraire, la même expérience se fait en été, il sera très-difficile de les maintenir, et elles crieront dès qu'on les touchera. Dira-t-on qu'elles ont plus de courage en hiver qu'en été? Lorsque à une grenouille très-courageuse on donne une dose extrêmement faible — moins d'un dixième de milligramme de strychnine, — cela suffit pour la rendre très- sensible, et lui ôter tout son courage; car alors elle se débat, et crie, dès qu'on la touche. Si on lui fait perdre un peu de sang, cette hémorrhagie excite sa moelle, et la moindre excitation extérieure suffit pour la faire crier et se débattre.

On ne peut donc véritablement attribuer au courage, c'est-à-dire à la volonté cette différence dans la manière de réagir, et il est bien plus probable que cette différence tient plutôt à la différence de sensibilité, la douleur étant très-vive dans un cas, et très- affaiblie dans l'autre.

De même nous voyons certaines races de chiens, très-robustes, résister mieux que d'autres plus délicates , et paraître presque insensibles à la douleur.

De même aussi pour les races humaines. Un médecin de marine m'affirmait avoir vu des nègres marcher sur des ulcères sans paraître souffrir, et n'avoir presque pas de sensibilité à la douleur des opérations : les races blanches semblent être bien plus délicates, et ce n'est pas par défaut de courage qu'un Européen criera pendant une opération qu'un nègre supporterait sans sourciller, mais bien parce qu'il souffrira dix fois plus que le nègre. Une jeune femme dé- licate, nerveuse, élevée à la ville, ne pourrait pas subir sans crier et se débattre, une amputation qu'un matelot, endurci aux fatigues, ou un vieux paysan, aguerri par les misères de toutes sortes, subiraient presque sans plainte. Il me semble que cette jeune femme aurait beau avoir autant de courage que le nègre ou le matelot, il ne lui serait pas possible de résister, et d'arrêter ses cris. — En un mot, il est une limite à la douleur que la plus grande force d'âme ne saurait dépasser. Le fameux mot de Zenon me semble être une vaine sottise. S'il eût plus souffert, il eût certainement crié, et il est fort heureux pour sa philosophie que la sensibilité de ses centres nerveux ait été émoussée.

Ce premier point, quoique hypothétique, peut donc être regardé comme très- vraisemblable et nous le formulerons de la manière suivante.

Il est probable qu'il y a, suivant les individus, les races et les espèces des différences considérables dans la sensibilité à la douleur : et c'est ainsi qu'on peut en général expliquer les différences que

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