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Page:Revue philosophique de la France et de l’étranger, IV.djvu/46

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36 REVUE PHILOSOPHIQUE

monde où les thèses et les antithèses s'entrechoquent, sans qu'on puisse décider entre elles autrement que par des goûts personnels. Aussi, quoique M. Taine dise à la dernière page de son livre : « Ici nous sommes au seuil de la métaphysique, je m'y arrête, » il n'est pas douteux que, sur la question de la nature des corps, il a déjà passé la porte. A notre avis, c'est un tort. Quoiqu'il ne soit peut-être pas si facile que les positivistes le pensent, d'éliminer la métaphy- sique partout et toujours, il importe d'être bien en garde contre elle, là surtout où, de tout temps, elle a régné ; là où elle a fait que toute connaissance positive a été sacrifiée à des discussions insolubles, c'est-à-dire dans la psychologie. Une réaction, même exagérée, est nécessaire. — Ces réserves faites, on doit reconnaître que les théo- ries métaphysiques, bien que non scientifiques par nature , peuvent cependant se rapprocher beaucoup des données scientifiques et on ne peut nier que, dans son hypothèse des moteurs mobiles, M. Taine a fait un effort sérieux pour saisir la réalité. Il a de plus l'avantage de se mettre en harmonie avec la tendance qui prévaut dans les sciences : la réduction au mouvement, la conception mécanique de la nature. Mais il ne s'en trouve pas moins en face de ces questions insolubles : qu'est-ce que le mouvement? qu'est-ce que le mobile? qu'est-ce que « ces inconnus que nous nommons molécules? » bref, en face de tous les problèmes inextricables sur la nature de la matière. Il faut le louer aussi de n'avoir pas fait reparaître sous le nom de forces ces entités qu'il a si vivement proscrites et dont les dynamistes de nos jours font tant d'usage, comme d'une explication solide et satis- faisante.

C'est encore sur la nature hallucinatoire de l'image que M. Taine a appuyé sa théorie de la mémoire, l'une des parties les plus ori- ginales de son livre qui, à notre avis, n'a pas été assez remarquée. Pour le psychologue , la question de la mémoire est fort embarras- sante. Sans parler des difficultés secondaires, il en rencontre une capitale : expliquer comment un fait de conscience actuel, présent, peut nous apparaître comme appartenant au passé. Dire, avec Reid, que le souvenir est le produit d'une faculté spéciale, c'est re- courir à une explication de mot. Prétendre, comme d'autres l'ont fait 1 , que la mémoire se ramène à deux actes : une conception et une reconnaissance , c'est répondre à la question par la question même ; puisque la reconnaissance n'est en réalité qu'un souvenir. La théorie des résidus, telle qu'elle a été exposée par Herbart et divers psychologues, s'applique plutôt aux conditions physiologiques

1. En particulier Garnier, Traité des Facultés, etc., livre VI, ch. 6 § 1«'.

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