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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/857

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des visions les plus touchantes que nous puissions espérer d’une âme de génie. Mais le fait est que ces souvenirs ne nous révèlent rien d’une âme de poète. L’auteur se rappelle que son père était friand de sucreries et qu’il avait toujours à portée de la main un de ces sacs de pâtes de fruits ou de confitures sèches dont raffole l’Orient. Il fumait une multitude de cigarettes et abusait du thé et du café très forts. Il veillait fort tard dans la nuit, travaillant lorsque tout dormait, puis se jetait sur son divan, où il reposait jusqu’à onze heures. Alors on l’entendait s’habiller en chantant… Mais on sent bien que l’enfant n’a guère fait qu’entrevoir ce travailleur mystérieux et ce veilleur nocturne, qui créait dans les ténèbres, à la lueur de deux bougies, à la manière dont vivent les songes, et à cause duquel il fallait le matin que tout chuchotât et marchât sur la pointe du pied dans la maison, pour respecter le sommeil qui suivait le labeur exténuant de la nuit. »

Par exemple, c’était une fête pour la petite fille lorsqu’il lui arrivait de sortir avec son père. Dans les grandes occasions, le romancier aimait à faire lui-même ses emplettes, à s’occuper des vins, des fruits, des liqueurs, des hors-d’œuvre, de ces zakouski fameux qui étaient la gloire des tables russes. « Lorsqu’on allait avec maman chez les fournisseurs, on sortait de la boutique avec un petit paquet. Avec papa, on sortait les mains vides : seulement, on était précédé ou suivi d’un ou deux marmitons chargés, de cent bonnes choses… » Ou bien, ce sont des souvenirs de soirées littéraires où le romancier entreprenait l’éducation de ses enfants, leur lisait les Brigands de Schiller. Parfois il emmenait son monde à l’opéra. Les Russes permettent le ballet de bonne heure aux enfants (les fameux ballets russes, dont s’est engoué Paris, répondent exactement à nos spectacles du Châtelet). Mais Dostoïewsky ne souffrait qu’un opéra, toujours le même, cette aimable féerie de Rousslan et Ludmilla, composée par Glinka sur un poème de Pouchkine. Cette histoire d’enchanteurs, de traîtres et de sommeil magique, cette poétique variante de la Belle au bois dormant, où il est aisé de reconnaître le transparent symbole de la race slave captive du Tartare, convoitée par l’Allemand, délivrée enfin par le Russe, touchait Dostoïewsky aux larmes.

Nous apprenons encore quelques traits de la bonhomie du poète ou de sa distraction comique, oubliant jusqu’au nom de