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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/853

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savoir comment le meurtre avait eu lieu. Enfin, tirant avec embarras une lettre de service : « J’ai encore la mission, ajouta-t-il, de m’assurer si son Excellence est bien morte. » — « Voyez ! » dit M. de Rodnansky en entr’ouvrant la porte et montrant le cadavre sur le lit.

L’officier était à peine parti, qu’un autre visiteur arrivait. Celui-là venait de la part du Comité des Soldats. Lui aussi voulait se rendre compte si Tisza était bien mort. Mais, comme il n’avait pas d’ordre écrit, on ne le laissa pas entrer.

Comment ne pas voir dans ces visites la hâte que les révolutionnaires d’en haut, comme le comte Karolyi, et ceux d’en bas, comme les gens des Soviets, avaient d’être délivrés du seul homme qui pût encore maintenir de l’ordre en Hongrie ?

Deux jours plus tard, le comte Tisza fut transporté au village de Geszt, où se trouve son château de famille et où il devait être enterré. Peu avant la levée du corps, le comte Karolyi fit envoyer une couronne avec ces mots : « A mon grand adversaire, en signe de réconciliation. » La Comtesse fit jeter ces fleurs au fumier.

Trois voitures, où avaient pris place les membres de la famille, formaient tout le convoi. Le bruit courait que la populace voulait l’attaquer sur le parcours de la maison à la gare. Il n’en fut rien ; mais sur le quai, une pierre lancée par un manifestant faillit atteindre la comtesse Almassy.

Le train qui emportait le cercueil, était bondé de soldats qui retournaient chez eux. Il y en avait partout, sur les marchepieds, sur les toits, et jusque sur le wagon où se trouvait le corps de Tisza. M. de Rodnansky qui veillait sur la bière, un revolver dans sa poche, m’a raconté que, durant tout le voyage, il entendait sur sa tête les soldats injurier son oncle et piétiner le toit, comme s’ils piétinaient le cadavre… Autre inoubliable détail : dans une gare où le train s’arrêta quelques minutes, on croisa un autre train, rempli lui aussi de soldats qui remontaient sur Budapest. Ceux-ci, en apprenant qu’il y avait là, dans un wagon, le cadavre de Tisza, se mirent à crier : Eljen ! Eljen ! ce qui signifie bravo ! Et les deux trains se séparèrent, emportant l’un et l’autre, dans une direction différente, leurs bordées d’injures à Tisza.

A Geszt, pas un drapeau noir aux fenêtres, comme c’est l’habitude pour les enterrements en Hongrie. On entendait