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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/846

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Ainsi le Kaiser, l’empereur François-Joseph, leurs ministres, leurs conseillers militaires, tout le monde poussait à la guerre. Que pouvait le comte Tisza contre une coalition si puissante ? Démissionner ? Mais n’était-ce pas désobéir au vieux souverain qu’il aimait, renier l’alliance avec l’Autriche et en quelque sorte trahir ? Et quelle chance cette résolution avait-elle d’arrêter la catastrophe ? Tout son effet serait de diminuer chez son peuple la loi dans la justice de sa cause, et de créer des doutes, des crises, des complications intérieures, dans un moment où l’union était absolument nécessaire. Encore si Tisza avait senti son pays derrière lui ! Mais toute la Hongrie, emportée par sa vieille haine des Slaves, réclamait, elle aussi, la guerre ! Lui-même n’en repoussait pas l’idée, si la Serbie, par une extrême insolence, la rendait inévitable. Enfin, même si la Hongrie restait en dehors du conflit, qui lui garantissait qu’elle sortirait saine et sauve de la guerre générale, qui allait infailliblement éclater ? Ne serait-elle pas attaquée à la fois par ses ennemis de toujours et par ses alliés de la veille ?…

Four ces raisons, et peut-être pour d’autres encore qui m’échappent, le comte Tisza, dans le dernier Conseil de la Couronne, qui se tint, le 19 juillet, finit par consentira l’envoi du brutal ultimatum d’où la guerre devait sortir, et qu’il avait tant combattu. Il insista une fois encore pour obtenir du Conseil la déclaration publique que la Monarchie ne cherchait aucune annexion en Serbie. Cela même lui fut refusé. Successivement, sur tous les points, il avait perdu la partie.

Le soir de la déclaration de guerre, une foule immense, à Budapest, vint l’acclamer sous ses fenêtres. Pour la première fois dans sa vie politique, la nation semblait d’accord avec lui. Quelles durent être alors ses pensées ? Il se tut. Il accepta cette popularité soudaine, ces acclamations, ces hommages qui faisaient fausse route et glorifiaient en lui des idées et des résolutions qui n’étaient pas les siennes. Mais un soir qu’il rentrait chez lui, à la campagne, son automobile remplie des fleurs qu’on lui avait apportées tout le long de la route, il eut un mot qui en dit long sur ses sentiments profonds. Comme la jeune femme qui m’a rapporté ce souvenir, le félicitait de toutes ces fleurs qui s’entassaient dans la voiture : « Pourvu, répondit-il avec un triste visage, qu’un jour toutes ces fleurs ne se changent pas en pierres ! »