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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/794

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Allons ! C’était là leur vieille controverse : la mauvaise volonté obstinée des « intellectuels » à fréquenter le monde élégant. Archer renonça à poursuivre cette éternelle discussion.

— Je me demande, dit Winsett, comment une comtesse a pu s’installer dans notre affreux quartier.

— Parce qu’elle se moque bien du quartier : elle passe devant nos petites catégories sociales sans même s’en apercevoir.

— Hum !… Elle a sans doute fréquenté une société moins fermée, commenta Winsett… Je vous quitte… À bientôt.

Archer le suivit des yeux, ruminant ses dernières paroles, Ce Winsett, il avait ainsi ses éclairs… il voyait… il était intéressant. Archer se demandait comment, à un âge qui pour la plupart des hommes est celui de la lutte, il se résignait à une vie si médiocre. Winsett avait une femme et un enfant, mais Archer ne les connaissait pas. Les deux hommes se rencontraient, soit au « Century Club, » soit au restaurant avec d’autres journalistes ou à la brasserie allemande. Il avait laissé entendre à Archer que sa femme était confinée à la maison : cela pouvait aussi bien vouloir dire qu’elle était souffrante, ou qu’elle n’avait pas l’habitude du monde, ou, peut-être, qu’elle n’avait pas de robe pour y aller. Winsett lui-même témoignait d’une horreur farouche pour les usages « du monde. » Archer, qui trouvait plus propre et plus confortable de se mettre en habit tous les soirs, ne s’était jamais rendu compte que la propreté et le confortable sont les deux choses les plus coûteuses d’un médiocre budget. L’attitude de Winsett lui semblait faire partie de l’insupportable pose des « bohèmes. »

Mais Winsett lui offrait un stimulant intellectuel, et, dès qu’il apercevait sa figure maigre et barbue, aux yeux mélancoliques, il engageait avec lui la conversation. Ce n’était pas par goût que Winsett était journaliste : né malencontreusement dans un monde fermé aux lettres, il avait une vraie vocation d’écrivain. Après avoir publié un petit livre exquis de critique littéraire, dont cent vingt exemplaires seulement avaient été vendus et trente donnés, il avait abandonné sa véritable voie et pris une situation de petit rédacteur dans un magazine féminin où les réclames se mêlaient aux patrons de robes, aux romans d’amour et aux affiches de boissons antialcooliques.

Sur le sujet des « Hearth-Fires » (c’était le titre du magazine)