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Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/787

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s’y opposaient formellement ? Le simple soupçon qu’elle pût avoir cette pensée lui durcissait le cœur.

— N’êtes-vous pas libre ?… Que peut-on contre vous ? Mr Letterblair m’a dit que la question financière était réglée.

— Oui, dit-elle avec indifférence.

— Alors, est-ce que cela vaut la peine de risquer des choses infiniment désagréables et douloureuses ?… Pensez aux journaux, à leurs vilenies… C’est stupide, c’est injuste ; mais comment changer la société ?

— En effet, acquiesça-t-elle, mais d’une voix si faible et si désolée qu’il sentit soudain le remords de ses mauvaises pensées.

— L’individu, dans ces cas-là, est presque toujours sacrifié à l’intérêt collectif ; on s’accroche à toute convention qui maintient l’intégrité de la famille, protège les enfants, s’il y en a, divaguait-il, déversant le stock de phrases qui lui venait aux lèvres dans son intense désir de couvrir l’affreuse réalité que le silence de la jeune femme semblait avoir mise à nu. Puisqu’elle ne voulait pas, ou ne pouvait pas, dire le seul mot qui aurait éclairci l’horizon, le désir d’Archer était de ne pas lui laisser deviner qu’il avait pénétré son secret. Mieux valait se tenir à la surface, à la manière prudente du vieux New-York, que de risquer de découvrir une blessure qu’il ne pouvait guérir.

— C’est mon devoir, continua-t-il, de vous aider à voir la situation comme les personnes qui vous aiment le plus : les Mingott, les Welland, les van der Luyden, tous vos amis et vos parents… Si je ne vous disais pas comment ils la jugent, ce ne serait pas loyal de ma part. — Il parlait avec insistance, dans son ardeur à remplir ce silence béant.

Elle répondit lentement :

— Non, ce ne serait pas loyal.

Le feu s’était réduit en cendres, et une des lampes se mit à baisser. Mme Olenska se leva, la remonta, et revint près de la cheminée, mais sans se rasseoir. En restant debout, elle semblait signifier qu’ils n’avaient plus rien à se dire ; Archer se leva aussi.

— Je ferai ce que vous désirez, dit-elle brusquement.

Le sang monta au front d’Archer. Déconcerté par la soudaineté de son triomphe, il s’empara maladroitement des deux mains de la jeune femme :

— Je… Je voudrais tant vous aider !…

— Mais c’est bien ce que vous faites… Bonsoir, mon cousin.